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DEMOCRATIE INDIGENE

Article de luis Villoro, paru dans la Jornada.



     
Les communautés indiennes sont souvent perçues comme un paradis mythique, égalitaire, communautaire et un exemple de démocratie directe. L'article de Luis Villoro donne un peu de chair à l'idée abstraite de " démocratie indienne ". Cependant, nous ne partageons pas son angélisme et sa naïveté. En effet, comme chez les Grecs et chez Rousseau, dans beaucoup de communautés indiennes, la démocratie directe est très relative. Les femmes ne participent pas aux assemblées et/ou n'ont pas droit à la parole. Les anciens ont un pouvoir énorme sur les jeunes. La famille la plus traditionnelle, autoritaire et patriarcale, est la base du système. C'est d'ailleurs pour cela aussi que les femmes et les jeunes ont rejoint massivement le zapatisme qui cherche à mettre en place un système d'auto-gouvernement vraiment juste, équitable et satisfaisant pour tout le monde. Les propositions sont les bienvenues : il faudra beaucoup plus d'imagination que la simple tradition!

 
   
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Depuis 1993, les représentants de plusieurs ethnies de l'état d'Oaxaca, en majorité Mixtèques et Zapotèques, se réunissent périodiquement dans le but d'échanger des expériences et de définir des accords communs.

Ils viennent de terminer le Cinquième forum étatique sur la réalité des peuples indigènes, des paysans et des "races non blanches". Les mots les plus fréquemment utilisés ont été : "autonomie" et "respect de nos us et coutumes".
"Autonomie" ne signifie pour personne séparation de l'état. Chacun a le désir de vivre dignement en tant que Mexicain, et ceci implique une reconnaissance du droit à décider de sa propre vie. C'est précisément la définition de l'"autonomie".
En parlant des "us et coutumes" ils désignent les normes communautaires qui régissent leur vie depuis des siècles. Il s'agit d'un système normatif accepté de manière consensuelle par la population dans son ensemble et volontairement appliqué par tous. Il est reconnu valide sans être écrit. Chaque groupe humain doit pouvoir être dirigé selon les règles qui constituent son fondement, librement acceptées par tous. Les normes communautaires existent de fait dans les villages, mais il est indispensable que l'Etat reconnaisse leur valeur juridique, à condition bien entendu qu'elles ne contreviennent pas aux lois de la Nation. Par "us et coutumes " ils sous-entendent également : forme supérieure d'association.

La plupart des philosophes modernes ont considéré la démocratie directe comme la forme la plus parfaite de coexistence politique.
Les autorités y sont nommées sans intermédiaire par une assemblée constituée de citoyens et qui se soumettent à elle. C'est la forme de démocratie qui était en vigueur dans l'Agora d'Athènes, c'est également celle que J.J. Rousseau reconnaissait comme la véritable démocratie. Bien entendu, ceci n'est possible qu'au sein d'une communauté restreinte où chacun connaît personnellement l'autre . Dans le cas d'associations politiques plus importantes, il existe une seule solution viable de démocratie, mais moins parfaite : la représentation.
La démocratie directe est donc depuis des siècles le modèle de base de la plupart des communautés indigènes. Certes, ils ne la désignent pas sous le terme de "démocratie ", puisque le mot est grec et n'appartient pas à leur vocabulaire, mais il en connaissent l'application.
Au sein de l'Assemblée, autorité suprême, tout le monde participe au même niveau.
Les fonctionnaires qui y sont nommés sont au service de la communauté, très souvent aux dépens de leurs maigres biens personnels [NB: La polygamie, que l'on observe parfois dans certaines communautés, est souvent le fait des "autorités". En effet, il est vrai que les autorités doivent payer de leur poche bien des cérémonies. Pour cela, il vaut mieux avoir plusieurs femmes qui travaillent pour vous !]. L'exercice de l'autorité est tempéré par la sagesse d'un "conseil des anciens". Tous les citoyens participent dans les oeuvres de bénéfice commun (le système appelé tequio en est un exemple), où personne ne se retrouve en marge de la vie collective. Je ne dis pas que dans la pratique cette forme d'organisation soit parfaite. Elle est bien souvent corrompue par les "caciques" locaux, mise à l'épreuve par la misère, aux prises aux manipulations externes. Malgré ces déviations elle reste le mode de gouvernement que continuent de suivre les peuples indigènes, modèle inhérent à leur culture.
Le principal obstacle à la démocratie directe est le contrôle que veulent exercer les partis sur elle : en faisant du prosélytisme et en profitant des votes de la communauté, ils provoquent des divisions. Le PRI, dans l'état de Oaxaca, pratique l'usurpation systématique de la volonté populaire. Ils enregistrent les autorités communautaires sur la liste de leur propre parti, s'attribuant ainsi les votes de la communauté. Une prétendue démocratie partisane détruit la démocratie directe.

De nombreuses associations et communautés indigènes se sont mobilisées contre ces pièges. Conjointement, elles ont présenté au Congrès de l'état un projet de réforme aux lois électorales visant à reconnaître la légitimité des autorités démocratiques désignées dans les communautés, sans passer par les partis.
Le PRI oppose à ce projet un autre qui oblige les candidats à s'inscrire sur la liste d'un parti, subterfuge évident, qui en inscrivant les autorités sur la liste électorale du PRI, leur permet de gagner les élections.

Ces deux projets seront discutés au Congrès fin juin. Ceci pourrait apparaître comme un événement mineur sur le pan national. Cependant cet événement représente un enjeu important. Il s'agit de savoir si l'Etat dont le pourcentage de population indigène est le plus important va enfin reconnaître les formes authentiques de démocratie que les peuples se sont données, ou s'obstinera à leur imposer un système qui les détruit... au nom d'une autre démocratie. Ce qui sera décidé à la Chambre de l'état de Oaxaca sera une indication de ce qui peut se produire sur le plan national.
Aujourd'hui, on parle à nouveau d'une restauration du fédéralisme. Dans un pays multiculturel comme le nôtre, existe-t-il un fédéralisme supérieur à celui qui se base sur les autonomies des différentes cultures pour le choix de leur mode de vie ?

Nous avons tous à l'esprit "la transition à la démocratie". Mais combien d'entre nous ont conscience qu'une grande partie de nos compatriotes se gouvernent de fait par une forme supérieure de démocratie ?
Combien comprennent que leur exigence d'autonomie est l'affirmation de cette démocratie ? Une démocratie qui n'a même pas besoin de se nommer, puisqu'elle est déjà "us et coutume ". Une démocratie non pas fondée sur la compétition, mais le consensus, qui ne crée pas des autorités séparées du peuple, mais à leur service, une démocratie dont la motivation est l'intérêt commun et non l'intérêt individuel.
Face à notre société moderne composée d'individus en compétition, préoccupés par leur propre intérêt, les peuples indigènes ont maintenu l'idéal d'une véritable communauté, où chacun est solidaire. Nous avons tellement à apprendre d'eux !


( NdE. Voir aussi, sur ce sujet, la page 224 du livre d'Yvon Le Bot, "le rêve Zapatiste". )