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Depuis 1993, les représentants de plusieurs ethnies de l'état
d'Oaxaca, en majorité Mixtèques et Zapotèques, se réunissent
périodiquement dans le but d'échanger des expériences et
de définir des accords communs.
Ils viennent de terminer le Cinquième forum étatique sur la réalité
des peuples indigènes, des paysans et des "races non blanches".
Les mots les plus fréquemment utilisés ont été :
"autonomie" et "respect de nos us et coutumes".
"Autonomie" ne signifie pour personne séparation de l'état.
Chacun a le désir de vivre dignement en tant que Mexicain, et ceci implique
une reconnaissance du droit à décider de sa propre vie. C'est
précisément la définition de l'"autonomie".
En parlant des "us et coutumes" ils désignent les normes communautaires
qui régissent leur vie depuis des siècles. Il s'agit d'un système
normatif accepté de manière consensuelle par la population dans
son ensemble et volontairement appliqué par tous. Il est reconnu valide
sans être écrit. Chaque groupe humain doit pouvoir être dirigé
selon les règles qui constituent son fondement, librement acceptées
par tous. Les normes communautaires existent de fait dans les villages, mais
il est indispensable que l'Etat reconnaisse leur valeur juridique, à
condition bien entendu qu'elles ne contreviennent pas aux lois de la Nation.
Par "us et coutumes " ils sous-entendent également : forme
supérieure d'association.
La plupart des philosophes modernes ont considéré la démocratie
directe comme la forme la plus parfaite de coexistence politique.
Les autorités y sont nommées sans intermédiaire par une
assemblée constituée de citoyens et qui se soumettent à
elle. C'est la forme de démocratie qui était en vigueur dans l'Agora
d'Athènes, c'est également celle que J.J. Rousseau reconnaissait
comme la véritable démocratie. Bien entendu, ceci n'est possible
qu'au sein d'une communauté restreinte où chacun connaît
personnellement l'autre . Dans le cas d'associations politiques plus importantes,
il existe une seule solution viable de démocratie, mais moins parfaite
: la représentation.
La démocratie directe est donc depuis des siècles le modèle
de base de la plupart des communautés indigènes. Certes, ils ne
la désignent pas sous le terme de "démocratie ", puisque
le mot est grec et n'appartient pas à leur vocabulaire, mais il en connaissent
l'application.
Au sein de l'Assemblée, autorité suprême, tout le monde
participe au même niveau.
Les fonctionnaires qui y sont nommés sont au service de la communauté,
très souvent aux dépens de leurs maigres biens personnels [NB:
La polygamie, que l'on observe parfois dans certaines communautés, est
souvent le fait des "autorités". En effet, il est vrai que
les autorités doivent payer de leur poche bien des cérémonies.
Pour cela, il vaut mieux avoir plusieurs femmes qui travaillent pour vous !].
L'exercice de l'autorité est tempéré par la sagesse d'un
"conseil des anciens". Tous les citoyens participent dans les oeuvres
de bénéfice commun (le système appelé tequio en
est un exemple), où personne ne se retrouve en marge de la vie collective.
Je ne dis pas que dans la pratique cette forme d'organisation soit parfaite.
Elle est bien souvent corrompue par les "caciques" locaux, mise à
l'épreuve par la misère, aux prises aux manipulations externes.
Malgré ces déviations elle reste le mode de gouvernement que continuent
de suivre les peuples indigènes, modèle inhérent à
leur culture.
Le principal obstacle à la démocratie directe est le contrôle
que veulent exercer les partis sur elle : en faisant du prosélytisme
et en profitant des votes de la communauté, ils provoquent des divisions.
Le PRI, dans l'état de Oaxaca, pratique l'usurpation systématique
de la volonté populaire. Ils enregistrent les autorités communautaires
sur la liste de leur propre parti, s'attribuant ainsi les votes de la communauté.
Une prétendue démocratie partisane détruit la démocratie
directe.
De nombreuses associations et communautés indigènes se sont mobilisées
contre ces pièges. Conjointement, elles ont présenté au
Congrès de l'état un projet de réforme aux lois électorales
visant à reconnaître la légitimité des autorités
démocratiques désignées dans les communautés, sans
passer par les partis.
Le PRI oppose à ce projet un autre qui oblige les candidats à
s'inscrire sur la liste d'un parti, subterfuge évident, qui en inscrivant
les autorités sur la liste électorale du PRI, leur permet de gagner
les élections.
Ces deux projets seront discutés au Congrès fin juin. Ceci pourrait
apparaître comme un événement mineur sur le pan national.
Cependant cet événement représente un enjeu important.
Il s'agit de savoir si l'Etat dont le pourcentage de population indigène
est le plus important va enfin reconnaître les formes authentiques de
démocratie que les peuples se sont données, ou s'obstinera à
leur imposer un système qui les détruit... au nom d'une autre
démocratie. Ce qui sera décidé à la Chambre de l'état
de Oaxaca sera une indication de ce qui peut se produire sur le plan national.
Aujourd'hui, on parle à nouveau d'une restauration du fédéralisme.
Dans un pays multiculturel comme le nôtre, existe-t-il un fédéralisme
supérieur à celui qui se base sur les autonomies des différentes
cultures pour le choix de leur mode de vie ?
Nous avons tous à l'esprit "la transition à la démocratie".
Mais combien d'entre nous ont conscience qu'une grande partie de nos compatriotes
se gouvernent de fait par une forme supérieure de démocratie ?
Combien comprennent que leur exigence d'autonomie est l'affirmation de cette
démocratie ? Une démocratie qui n'a même pas besoin de se
nommer, puisqu'elle est déjà "us et coutume ". Une démocratie
non pas fondée sur la compétition, mais le consensus, qui ne crée
pas des autorités séparées du peuple, mais à leur
service, une démocratie dont la motivation est l'intérêt
commun et non l'intérêt individuel.
Face à notre société moderne composée d'individus
en compétition, préoccupés par leur propre intérêt,
les peuples indigènes ont maintenu l'idéal d'une véritable
communauté, où chacun est solidaire. Nous avons tellement à
apprendre d'eux !
( NdE. Voir aussi, sur ce sujet, la page 224 du livre d'Yvon Le Bot, "le
rêve Zapatiste". )
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