De là-bas jusqu'ici


                            



Etes-vous là madame la société civile ?

Extraits d'un texte de Claudio Albertani.



     
"La pauvreté à elle seule ne suffit pas à engendrer la rébellion. Celle-ci est le produit de la pauvreté plus d'un certain état d'esprit, d'une indignation intime contre les riches, contre la société et contre le gouvernement."
G.W.F.Hegel.

 
   
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La société civile mexicaine est quelque chose de difficile à définir, mais c'est la moindre des difficultés. En tout cas, son imprécision, son besoin d'assumer des schémas concevables, son inorganisation, ses hauts et ses bas, son origine et son destin douteux, etc., font partie de sa richesse. Certaines visions nostalgiques ou rédemptrices pourraient la placer comme étant le nouveau sujet révolutionnaire ; la concevant de manière idéaliste, elle aurait une qualité en soi vers laquelle elle devrait tendre pour sortir de son état latent et pour assumer son " rôle historique".
Sans doute, la société civile se trouve-t-elle sur des terrains révélés par plusieurs historiens et philosophes dans leur critique du pouvoir : les systèmes globaux ( l'économie néolibérale ) et les systèmes politiques qui sont la négation des sujets et des hommes concrets. En ce sens, la société civile est la négation des pouvoirs institutionnels. André Aubry a dit récemment : " Le vide laissé par l'incompétence du gouvernement pourrait ne pas concerner seulement les zapatistes mais aussi la société civile", montrant ainsi la peur officielle face à la montée du mécontentement social, qui est aussi la négation du pouvoir, en même temps que l'affirmation d'un autre pouvoir, celui de la parole et de l'opinion, valeurs fondamentales de l'actuelle société civile mexicaine.
La guillotina. (journal alternatif mexicain).

Un des noeuds du débat à propos des formes les plus appropriées de gouvernement tourne actuellement autour des fonctions et des attributions de la société civile. Les changements qui ont eu lieu dans le monde contemporain montrent la nécessité de construire une société civile forte qui permette la participation des citoyens aux décisions politiques.
Les articles et les opinions sont abondants dans la presse, mais la diversité des sens attribués à ce terme de "société civile" et le manque de définition précise sont surprenants. Parfois, il est compris en opposition au corps militaire ou religieux. D'autres fois, on l'identifie avec ce que l'on appelle les ONGs, ou encore avec l'espace laissé libre par les partis politiques.
Dans une première approximation, on peut définir la société civile comme un espace d'interaction sociale non régulé par l'Etat, celui-ci étant compris comme un ensemble d'appareils qui exercent le pouvoir coercitif légal dans un système social organisé. "La société civile - écrit le sociologue Ralf Darhendorf - c'est l'ensemble des associations au moyen desquelles nous dirigeons nos vies. Elles sont nées des besoins de la population et y répondent à la place de l'Etat ". C'est dans la société civile que surgissent et se développent les conflits économiques, sociaux, idéologiques et religieux que l'Etat traite ou réprime selon les circonstances. En d'autres termes, c'est le terreau où germent les demandes de la population, auxquelles le système politique doit faire face dans des situations déterminées. (...)
[Pour Hegel et Marx,] l'histoire moderne peut se lire comme l'histoire d'une lutte acharnée entre l'Etat et la société civile. Ensuite, Gramsci voit la société civile comme l'espace idéologico-culturel où les classes sociales se battent pour l'hégémonie. Actuellement, le terme englobe plutôt l'espace des diverses formes de mobilisations, d'associations et d'organisations des forces sociales qui, en dehors des partis traditionnels, cherchent leur part de pouvoir politique. (...)
Nous vivons aujourd'hui une époque de grandes transformations sociales et de transition. La situation social qui en Europe donna naissance aux mouvements ouvriers et à ses expressions organisées (les partis communistes et sociaux démocrates) est maintenant épuisé. La période de l'Etat providence est finie : en période néolibérale, l'ogre ne peut plus être philanthrope. Partout paraît s'imposer un modèle de démocratie limitée à une poignée de privilégiés qui vit sur le dos d'une foule d'esclaves. La décadence des partis politiques et de la démocratie représentative affaiblissent les récentes et drastiques mutations de la production capitaliste au niveau mondial. La globalisation révèle la faillite conjointe du marché et de l'Etat, incapables de produire de cohésion sociale. Si le premier est amené par sa propre idéologie à détruire de l'intégration au lieu d'en créer, le second est réduit au rôle d'administrateur et de gendarme. Le renforcement de la société civile - ce fait d'une ampleur internationale - apparaît, où qu'il se produise, comme une nouvelle forme de résistance populaire.
Comment ce problème se pose t'il dans le Mexique contemporain ? En premier lieu, il faut remarquer que s'est implanté en Amérique latine un capitalisme qui a favorisé la consolidation d'une société civile dans le sens énoncé plus haut. A partir de la colonisation, les relations sociales ont pris un caractère autoritaire. Ensuite, le pouvoir a été monopolisé par des castes militaires et bureaucratiques ou par des organismes clientélistes. Pourtant, ces dernières décennies ont produit des processus sociaux qui peu à peu transforment les anciens sujets en citoyens modernes. La multiplication des organisations autonomes sur le continent est un fait irréversible. De l'Argentine au Guatemala, des associations citoyennes se sont constituées en dehors des partis politiques traditionnels pour se battre contre les dictatures militaires. Dans ce dernier pays, les organisations de la société civile ont réussi à désarticuler "l'auto-coup" d'Etat lancé par le président alors en place, Jorge Serrano Elias.
Au Mexique, la société civile s'est renforcée avec le tremblement de terre de 1985. A cette occasion et pour la première fois, l'Etat se montra complètement dépassé par l'intervention populaire. En quelques jours naquirent 52 organisations pour canaliser les efforts des secours. Ce n'était qu'un début. Depuis lors, une série de mouvements indépendants a surgi en réussissant à ouvrir un espace hors des partis traditionnels. Ces dernières années, ces efforts ont culminé dans l'organisation d'activités qui vont du plébiscite visant à la démocratisation des autorités de la ville de Mexico, jusqu'à la dénonciation des fraudes électorales. Il est intéressant d'observer que le processus d'auto-organisation ne s'est pas limité aux villes mais s'est étendu aux régions rurales où, en plus des mouvements syndicaux autonomes présents depuis les années soixante-dix, de nouvelles formes de coordination entre les organisations indiennes sont apparus avec les contre célébration du cinq centième anniversaire de la colonisation.
Par conséquent cela ne date pas seulement du 1er janvier 1994 lorsque les indigènes firent une bruyante irruption sur la scène nationale. Pour notre démonstration, il est important d'observer que, depuis le début, ils se battent en tant que membres de communautés ethniques, mais aussi en tant que citoyens. Leur grande modération contraste avec la violence bestiale qui sévit dans les autres parties du monde : ceci est une puissante leçon d'humanisme. Ce soulèvement n'est pas seulement le dernier d'une longue liste dans la région ; c'est en plus une insurrection pour conquérir les droits civiques niés pendant des siècles. La voix des Mayas du Chiapas exprime, comme le dit Eduardo Galeano, une passion pour la justice et une vocation pour la solidarité qui défie le tout-puissant système qui s'est emparé de la planète. En tant que tel, c'est un défi de portée mondiale contre le modèle en vogue des démocraties excluantes. Les formules "commander en obéissant" et " tout pour tous, rien pour nous" contiennent un programme de gouvernement et résument les principes par lesquels les autorités Mayas servent leur communauté. Ce sont les règles de la démocratie directe, vieille utopie de l'Occident et système utilisé depuis toujours par les communautés indigènes.

Les défis de l'actualité.
Dans le monde actuel, la société civile -au sens large qui comprend les dimensions économiques, culturelles et même ethniques- est une arène où se confrontent les projets de société. Une société civile en éveil et organisée est indispensable pour réussir une démocratisation authentique, une modernisation participative et, dans une société pluri-ethnique comme celle du Mexique, l'autodétermination des peuples. Le discrédit des partis politiques (de gauche comme de droite) et la mort de ce que l'on a appelé le socialisme réel, ainsi que les récents phénomènes de corruption, rendent obsolètes les formes traditionnelles de faire de la politique et transforment la société civile en organisations de terrain (associations de quartier et de population), de production, de droits humains (des femmes, des minorités opprimées, etc.), écologiques, pour la qualité de la vie, la défense du travail, etc.
Contrairement à l'Etat qui fonctionne de manière verticale et excluante, la société civile s'organise selon le shema horizontal et participatif du réseau. Ici opère la solidarité spontanée, l'organisation intuitive, le refus de la hiérarchie, l'intégration à d'autres regroupements émergeants et la rupture de la tutelle de l'Etat. Lorsque c'est nécessaire, il s'y invente des instruments supérieurs de coordination. Au Mexique, les 52 organisations nées en 1985 se comptent maintenant par milliers. En juin 1985, près de 850 organisations ont participé à une rencontre d'organisations citoyennes. Elles ont reconnu qu'"aucune organisation sociale ou groupe d'organisations locales ou régionales, aussi grand et important soit-il, ne pourrait affronter seul l'énorme défi que représente les problèmes du pays. C'est la tache de la société entière". Cette rencontre diffusa une charte des droits des citoyens qui propose la reconstruction du pays à partir d'un nouveau pacte social qui, comme l'exigent les insurgés du Chiapas, garantisse la démocratie, la justice et la liberté. Les organisations participantes ont de même affirmé leur refus de se convertir en parti politique.(...)
De leur coté, les insurgés du Chiapas ont compris depuis le début l'importance de mobiliser la société civile pour démocratiser le pays. On peut même dire que c'est une des plus importantes innovations théoriques, comparée à celles apportées par les autres mouvements armés. La dernière création des rebelles, le Front Zapatiste de Libération Nationale, se donne comme interlocutrice cette galaxie bigarrée qui, selon les paroles du sous-commandant Marcos, se présente comme un assemblage d'idées et l'expression d'une nouvelle manière de penser. En fin, grâce à la grande secousse produite par la fraction la plus oubliée du pays, la démocratie a plus avancé en seulement 30 mois que pendant les deux décennies précédentes. La première révolution du 21ème siècle est en gestation au Mexique : une révolution qui dépasse les frontières nationales. La société civile, autrefois faible, est le lieu ou germent les pouvoirs qui peuvent changer le système politique et social. C'est le champ des antagonismes irréductibles des opprimés face à l'Etat. C'est l'ultime version d'une très vieille aspiration : en finir avec le monstre.