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La société civile mexicaine est quelque chose de difficile à
définir, mais c'est la moindre des difficultés. En tout cas, son
imprécision, son besoin d'assumer des schémas concevables, son
inorganisation, ses hauts et ses bas, son origine et son destin douteux, etc.,
font partie de sa richesse. Certaines visions nostalgiques ou rédemptrices
pourraient la placer comme étant le nouveau sujet révolutionnaire
; la concevant de manière idéaliste, elle aurait une qualité
en soi vers laquelle elle devrait tendre pour sortir de son état latent
et pour assumer son " rôle historique".
Sans doute, la société civile se trouve-t-elle sur des terrains
révélés par plusieurs historiens et philosophes dans leur
critique du pouvoir : les systèmes globaux ( l'économie néolibérale
) et les systèmes politiques qui sont la négation des sujets et
des hommes concrets. En ce sens, la société civile est la négation
des pouvoirs institutionnels. André Aubry a dit récemment : "
Le vide laissé par l'incompétence du gouvernement pourrait ne
pas concerner seulement les zapatistes mais aussi la société civile",
montrant ainsi la peur officielle face à la montée du mécontentement
social, qui est aussi la négation du pouvoir, en même temps que
l'affirmation d'un autre pouvoir, celui de la parole et de l'opinion, valeurs
fondamentales de l'actuelle société civile mexicaine.
La guillotina. (journal alternatif mexicain).
Un des noeuds du débat à propos des formes les plus appropriées
de gouvernement tourne actuellement autour des fonctions et des attributions
de la société civile. Les changements qui ont eu lieu dans le
monde contemporain montrent la nécessité de construire une société
civile forte qui permette la participation des citoyens aux décisions
politiques.
Les articles et les opinions sont abondants dans la presse, mais la diversité
des sens attribués à ce terme de "société civile"
et le manque de définition précise sont surprenants. Parfois,
il est compris en opposition au corps militaire ou religieux. D'autres fois,
on l'identifie avec ce que l'on appelle les ONGs, ou encore avec l'espace laissé
libre par les partis politiques.
Dans une première approximation, on peut définir la société
civile comme un espace d'interaction sociale non régulé par l'Etat,
celui-ci étant compris comme un ensemble d'appareils qui exercent le
pouvoir coercitif légal dans un système social organisé.
"La société civile - écrit le sociologue Ralf Darhendorf
- c'est l'ensemble des associations au moyen desquelles nous dirigeons nos vies.
Elles sont nées des besoins de la population et y répondent à
la place de l'Etat ". C'est dans la société civile que surgissent
et se développent les conflits économiques, sociaux, idéologiques
et religieux que l'Etat traite ou réprime selon les circonstances. En
d'autres termes, c'est le terreau où germent les demandes de la population,
auxquelles le système politique doit faire face dans des situations déterminées.
(...)
[Pour Hegel et Marx,] l'histoire moderne peut se lire comme l'histoire d'une
lutte acharnée entre l'Etat et la société civile. Ensuite,
Gramsci voit la société civile comme l'espace idéologico-culturel
où les classes sociales se battent pour l'hégémonie. Actuellement,
le terme englobe plutôt l'espace des diverses formes de mobilisations,
d'associations et d'organisations des forces sociales qui, en dehors des partis
traditionnels, cherchent leur part de pouvoir politique. (...)
Nous vivons aujourd'hui une époque de grandes transformations sociales
et de transition. La situation social qui en Europe donna naissance aux mouvements
ouvriers et à ses expressions organisées (les partis communistes
et sociaux démocrates) est maintenant épuisé. La période
de l'Etat providence est finie : en période néolibérale,
l'ogre ne peut plus être philanthrope. Partout paraît s'imposer
un modèle de démocratie limitée à une poignée
de privilégiés qui vit sur le dos d'une foule d'esclaves. La décadence
des partis politiques et de la démocratie représentative affaiblissent
les récentes et drastiques mutations de la production capitaliste au
niveau mondial. La globalisation révèle la faillite conjointe
du marché et de l'Etat, incapables de produire de cohésion sociale.
Si le premier est amené par sa propre idéologie à détruire
de l'intégration au lieu d'en créer, le second est réduit
au rôle d'administrateur et de gendarme. Le renforcement de la société
civile - ce fait d'une ampleur internationale - apparaît, où qu'il
se produise, comme une nouvelle forme de résistance populaire.
Comment ce problème se pose t'il dans le Mexique contemporain ? En premier
lieu, il faut remarquer que s'est implanté en Amérique latine
un capitalisme qui a favorisé la consolidation d'une société
civile dans le sens énoncé plus haut. A partir de la colonisation,
les relations sociales ont pris un caractère autoritaire. Ensuite, le
pouvoir a été monopolisé par des castes militaires et bureaucratiques
ou par des organismes clientélistes. Pourtant, ces dernières décennies
ont produit des processus sociaux qui peu à peu transforment les anciens
sujets en citoyens modernes. La multiplication des organisations autonomes sur
le continent est un fait irréversible. De l'Argentine au Guatemala, des
associations citoyennes se sont constituées en dehors des partis politiques
traditionnels pour se battre contre les dictatures militaires. Dans ce dernier
pays, les organisations de la société civile ont réussi
à désarticuler "l'auto-coup" d'Etat lancé par
le président alors en place, Jorge Serrano Elias.
Au Mexique, la société civile s'est renforcée avec le tremblement
de terre de 1985. A cette occasion et pour la première fois, l'Etat se
montra complètement dépassé par l'intervention populaire.
En quelques jours naquirent 52 organisations pour canaliser les efforts des
secours. Ce n'était qu'un début. Depuis lors, une série
de mouvements indépendants a surgi en réussissant à ouvrir
un espace hors des partis traditionnels. Ces dernières années,
ces efforts ont culminé dans l'organisation d'activités qui vont
du plébiscite visant à la démocratisation des autorités
de la ville de Mexico, jusqu'à la dénonciation des fraudes électorales.
Il est intéressant d'observer que le processus d'auto-organisation ne
s'est pas limité aux villes mais s'est étendu aux régions
rurales où, en plus des mouvements syndicaux autonomes présents
depuis les années soixante-dix, de nouvelles formes de coordination entre
les organisations indiennes sont apparus avec les contre célébration
du cinq centième anniversaire de la colonisation.
Par conséquent cela ne date pas seulement du 1er janvier 1994 lorsque
les indigènes firent une bruyante irruption sur la scène nationale.
Pour notre démonstration, il est important d'observer que, depuis le
début, ils se battent en tant que membres de communautés ethniques,
mais aussi en tant que citoyens. Leur grande modération contraste avec
la violence bestiale qui sévit dans les autres parties du monde : ceci
est une puissante leçon d'humanisme. Ce soulèvement n'est pas
seulement le dernier d'une longue liste dans la région ; c'est en plus
une insurrection pour conquérir les droits civiques niés pendant
des siècles. La voix des Mayas du Chiapas exprime, comme le dit Eduardo
Galeano, une passion pour la justice et une vocation pour la solidarité
qui défie le tout-puissant système qui s'est emparé de
la planète. En tant que tel, c'est un défi de portée mondiale
contre le modèle en vogue des démocraties excluantes. Les formules
"commander en obéissant" et " tout pour tous, rien pour
nous" contiennent un programme de gouvernement et résument les principes
par lesquels les autorités Mayas servent leur communauté. Ce sont
les règles de la démocratie directe, vieille utopie de l'Occident
et système utilisé depuis toujours par les communautés
indigènes.
Les défis de l'actualité.
Dans le monde actuel, la société civile -au sens large qui comprend
les dimensions économiques, culturelles et même ethniques- est
une arène où se confrontent les projets de société.
Une société civile en éveil et organisée est indispensable
pour réussir une démocratisation authentique, une modernisation
participative et, dans une société pluri-ethnique comme celle
du Mexique, l'autodétermination des peuples. Le discrédit des
partis politiques (de gauche comme de droite) et la mort de ce que l'on a appelé
le socialisme réel, ainsi que les récents phénomènes
de corruption, rendent obsolètes les formes traditionnelles de faire
de la politique et transforment la société civile en organisations
de terrain (associations de quartier et de population), de production, de droits
humains (des femmes, des minorités opprimées, etc.), écologiques,
pour la qualité de la vie, la défense du travail, etc.
Contrairement à l'Etat qui fonctionne de manière verticale et
excluante, la société civile s'organise selon le shema horizontal
et participatif du réseau. Ici opère la solidarité spontanée,
l'organisation intuitive, le refus de la hiérarchie, l'intégration
à d'autres regroupements émergeants et la rupture de la tutelle
de l'Etat. Lorsque c'est nécessaire, il s'y invente des instruments supérieurs
de coordination. Au Mexique, les 52 organisations nées en 1985 se comptent
maintenant par milliers. En juin 1985, près de 850 organisations ont
participé à une rencontre d'organisations citoyennes. Elles ont
reconnu qu'"aucune organisation sociale ou groupe d'organisations locales
ou régionales, aussi grand et important soit-il, ne pourrait affronter
seul l'énorme défi que représente les problèmes
du pays. C'est la tache de la société entière". Cette
rencontre diffusa une charte des droits des citoyens qui propose la reconstruction
du pays à partir d'un nouveau pacte social qui, comme l'exigent les insurgés
du Chiapas, garantisse la démocratie, la justice et la liberté.
Les organisations participantes ont de même affirmé leur refus
de se convertir en parti politique.(...)
De leur coté, les insurgés du Chiapas ont compris depuis le début
l'importance de mobiliser la société civile pour démocratiser
le pays. On peut même dire que c'est une des plus importantes innovations
théoriques, comparée à celles apportées par les
autres mouvements armés. La dernière création des rebelles,
le Front Zapatiste de Libération Nationale, se donne comme interlocutrice
cette galaxie bigarrée qui, selon les paroles du sous-commandant Marcos,
se présente comme un assemblage d'idées et l'expression d'une
nouvelle manière de penser. En fin, grâce à la grande secousse
produite par la fraction la plus oubliée du pays, la démocratie
a plus avancé en seulement 30 mois que pendant les deux décennies
précédentes. La première révolution du 21ème
siècle est en gestation au Mexique : une révolution qui dépasse
les frontières nationales. La société civile, autrefois
faible, est le lieu ou germent les pouvoirs qui peuvent changer le système
politique et social. C'est le champ des antagonismes irréductibles des
opprimés face à l'Etat. C'est l'ultime version d'une très
vieille aspiration : en finir avec le monstre.
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