De là-bas jusqu'ici


                            



Message du sous-commandant Marcos aux comités.

Article d'Alberto Aziz Nassif. La Jornada. Octobre 1997.



     
Ce document est la transcription d'une déclaration orale. Il nous est parvenu par Internet.

 
   
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Nous voulons envoyer un message aux frères et soeurs des Comités de Solidarité avec la lutte zapatiste, pour essayer d'expliquer ce que nous sommes en train de vivre aujourd'hui, 13 janvier 1997, après avoir répondu négativement à une proposition du gouvernement qui prétendait trahir les accords de San Andrés.

[Passage d'après une traduction du CSPCL.]

Je vais tacher de faire une description rapide de ce qui s'est passé depuis le mois d'avril 1995, lorsqu'a commencé ce dialogue pour la paix.
Il y a un an, en février 1996 et après 10 mois de négociation, les premiers accords ont été signés entre le gouvernement fédéral et l'EZLN, sur le premier thème prévu dans l'agenda des négociations : celui des " droits et cultures indigènes ". Le gouvernement accepta finalement de traiter le thème indigène comme un problème national, un problème de tout les groupes indigènes du pays, malgré son intention de réduire le mouvement zapatiste à un problème local.
Ce que l'EZLN a fait dans les négociations sur les droits et cultures indigènes a été d'ouvrir cette table de discussion avec le gouvernement à San Andrès, pour que des représentants des 56 ethnies ou des 56 peuples présents au Mexique, des grands spécialistes et des personnalités qui connaissent le problème indigène puissent se manifester et exprimer leur opinion et leurs demandes.
ces 10 mois de négociation ont finalement abouti le 16 février 1996 aux premiers accords signé entre l'EZLN et le gouvernement fédéral.
Mais depuis lors, le gouvernement a laisser en suspend leur application qui impliquait des réformes de la loi fédérale, de la constitution des Etats Unis du Mexique et des lois des Etats qui composent la fédération du Mexique. Il ne fit aucun effort, ni ne prit aucune initiative, pour que ces accords soient respectés. En septembre 1996, lorsque l'EZLN a décider de suspendre le dialogue, il n'y avait toujours rien de nouveau.
De nouveau se pose le problème fondamentale dans une négociation : que les accords aux quels on abouti soient appliqués.
la mobilisation indigène a été grandissante depuis janvier 1996, lorsque s'est créé le Forum Indigène Permanent, et a culminé le 12 octobre avec la venue de la commandante Ramona dans la capitale du Mexique et la réalisation du Congrès National Indigène.
c'est alors que la Commission de Concorde et de Pacification -COCOPA : instance appuyant le processus de paix formée par des législateurs du Congrès mexicain des 4 partis politiques qui ont une représentation (PRD, PAN, PRI, PT) - lança une proposition de réforme constitutionnelle pour appliquer cette partie des accords de San Andrés.
Suite à une négociation entre l'EZLN et la COCOPA, un document a été rédigé. A notre avis il reprend les accords de San Andrés et il signifierait le respect complet de la parole du gouvernement en ce qui concerne l'intégration des droits et cultures indigènes dans " la plus haute législation du pays ". On espérait avoir une réponse du gouvernement fédéral.
Le gouvernement fédéral révéla alors que sa stratégie, jusqu'à ce moment, avait été de ne signer des accords que pour signer, sans aucune intention de les appliquer. Les différentes instances gouvernementales qui avaient participé au dialogue de San Andrés n'avaient pas fait d'analyse de fond des implications de ces accords. Ceci provoqua une crise que le Señor Zedillo, titulaire du poste de président de la république, décida finalement de résoudre, en intervenant directement et en nous demandant un délai de 15 jours pour faire une série de consultation et pour présenter sa réponse à cette initiative de loi de la COCOPA.
La réponse arriva le 19 décembre de l'année dernière, à travers la COCOPA, il y a à peu près un mois. Nous avons analysé cette initiative de loi présentée par le gouvernement mais qui n'était pas celle que les législateurs avaient élaborée à partir des accords signés. Nous l'avons étudiée avec les compagnons du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène et avec les leaders du Congrès National Indigène des principales ethnies de ce pays, et nous avons vu que la proposition gouvernementale, non seulement n'incorporait pas les accords de San Andrès, mais signifiait en plus un pas en arrière sérieux par rapport à ce qui avait été atteint en février de l'année passée.
Cela signifiait qu'un an après, le gouvernement désirait recommencer à négocier ce qui avait été signé, comme s'il n'y avait pas de passé, comme si on n'était arrivé à aucun accord, comme si sa signature n'avait aucune valeur. C'était, en plus, faire un pas en arrière important par rapport aux demandent des peuples indigènes, pas seulement des zapatistes, mais des peuples du Mexique.
Cela signifiait ce que nous autre, nous qualifions de " tromperie ".
Après cette étude [de la proposition du gouvernement] nous avons annoncé lors d'une réunion avec la COCOPA et la CONAI (Commission National de Médiation, dont l'évêque Samuel Ruiz est à la tête) que nous rejetions ce projet. Nous donnons [ci-dessous] une explication technique et juridique des raisons pour lesquelles nous rejetons ce projet et nous expliquons ce dont il traite.
[retour à la traduction du Ya Basta]
Le plus important est que la proposition du gouvernement implique trois choses fondamentales :
- 1° Elle refuse d'appliquer des accords. Aucun processus de paix ou négociation ne peut avancer si une des parties ne respecte pas ce à quoi elle s'est engagée et quelle a signé.
- 2° Elle refuse de voir que la lutte des peuples indiens doit être reconnue à l'échelle nationale, parce que jusqu'à présent, les indiens sont considérés comme des être humains de seconde ou troisième catégorie dans ce pays.
- 3° Elle essaye une fois de plus de revenir en arrière dans le processus de paix et la négociation, de les repousser pour pouvoir avoir recours à la solution militaire dans des conditions qui ne froissent pas l'opinion publique.

Nous ne pouvons pas accepter une telle proposition du gouvernement, nous ne pouvons pas signer la paix à n'importe quel prix, aux dépends des peuples indiens, de la crédibilité et de la légitimité, et surtout, nous ne pouvons pas sacrifier à des intérêts politiques la raison et la justice qui nous portent.
Le gouvernement a essayé de se moquer de nous une fois de plus, et il a reçu la réponse zapatiste : le rejet de son initiative. Il faut que vous compreniez bien cela, parce qu'on peut s'attendre à une importante campagne médiatique du gouvernement, surtout au niveau international, pour essayer de présenter l'EZLN comme une force politique intransigeante qui refuse d'arriver à des accords.
Nous voudrions que vous nous compreniez bien : notre proposition n'est pas seulement ce que nous, commandants zapatistes, avions décidé, ni même ce qu'avaient décidé les communautés zapatistes ; elle représente réellement l'intérêt des peuples indiens qui, dans tout le pays, ont participé à son élaboration, et ont été consultés au niveau national.
Nous nous trouvons dans une passe difficile, critique, même. Ce n'est pas seulement la reconnaissance des luttes des peuples indiens qui est en jeu, mais aussi la possibilité d'arriver à un accord de paix par la voie pacifique, le dialogue et la négociation.
Au cas où cela ne se résoudrait pas, l'EZLN ne pourra pas continuer la négociation, il lui faudra revoir sa position sur le dialogue, et se trouver de nouveaux moyens, qui signifieraient évidement une rupture totale de l'actuel dialogue avec le gouvernement.
Nous savons que la situation des comités de solidarité est difficile, que vous avez beaucoup de travail, que vous avez vos propres luttes à développer, vos propres organisations, vos propres revendications, votre lutte contre le néolibéralisme... Mais nous voulons que vous sachiez que, comme avant, le soutien que vous pouvez apporter aux communautés indiennes rebelles et maintenant à toutes les communautés indiennes du pays, est très important. Nous voulons que vous sachiez que votre mobilisation, les pressions que vous pourrez exercer, votre connaissance de ce qui se passe réellement ici, et la diffusion la plus large possible de cette information, est plus important que jamais pour contrer ce que le gouvernement va faire.

Nous voulons vous demander respectueusement un nouvel effort pour nous soutenir. Nous sommes convaincus que la raison est de notre côté, que l'Histoire et la vérité sont de notre côté, et que nous avons droit à ce pour quoi nous luttons, et pour quoi nous sommes prêts à tout.
Nous savons que nous ne pouvons pas le faire seuls, que comme en d'autres occasions, le drapeau que nous hissons est trop grand pour nous, mais nous savons aussi que ce drapeau est celui de l'humanité contre le néolibéralisme, et que notre victoire ou notre défaite sera aussi celle des forces sociales qui dans le monde luttent contre le néolibéralisme.
Nous sommes sûrs que chacun dans son pays ou son secteur social trouvera les formes les plus appropriées pour se mobiliser, pour nous soutenir. Nous savons que notre voix sera de nouveau entendue par vous, et que nous allons recevoir l'appui dont nous avons besoin. Et nous espérons que ce soutien portera ses fruits, que nous pourrons voir bientôt des compagnons de la direction de l'EZLN dans les pays d'Europe que nous avons l'intention de visiter cette année, dans le cadre de la deuxième Rencontre Intercontinentale.
Qu'il y ait un accord de paix ou qu'il y ait la guerre, l'intention des zapatistes est de resserrer nos liens avec nos frères et soeurs qui luttent dans le monde, et nous ferons tout notre possible pour que cette rencontre soit un échange d'expériences et de reconnaissance des luttes communes contre un ennemi commun, pas seulement une rencontre de solidarité, mais quand même aussi une rencontre de solidarité, comme celle que nous vous demandons à présent... Nous voudrions que vous compreniez la gravité du moment, et que vous nous apportiez tout votre soutien. Et nous vous en remercions d'avance, en espérant pouvoir vous remercier à nouveau le mois quelconque de cette année où nous pourrons venir jusqu'ici remercier personnellement chacun de vous.
Nous en profitons pour saluer la rencontre qui aura lieu à Barcelone en préparation de la Rencontre Intercontinentale pour l'Humanité et contre le Néolibéralisme, et pour vous demander de compter avec nous dans les décisions que vous allez prendre, car soyez assurés qu'une délégation zapatiste viendra à cette rencontre, parler et écouter nos frères des cinq continents.

Nous espérons que tout ira bien ; nous sommes convaincus d'être conséquents avec nous-mêmes. La décision que nous avons prise est très grave, et le moment est difficile, mais nous pensons que cela finira bien, parce que nous faisons ce que nous dictent nos idéaux.


Sous-commandant Marcos.