De là-bas jusqu'ici


                            



Un rêve rêvé dans les cinq continents.

Texte de Claudio Arbertani, paru dans 'Aigues Trencades' n°2 (bulletin de l'assemblé préparatoire de la Deuxième Rencontre Intercontinentale).



     
"L'imaginaire c'est ce qui aspire à devenir réel." André Breton.

A propos de Rencontres Intergalactiques et d'autres lieux communs.

 
   
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La rébellion des indigènes du Mexique continue à générer des paradoxes : si dans un premier temps, ceux qui se sont armés de " vérité et de feu " ont fait trembler la douzième puissance économie du monde, laboratoire du FMI, ils se sont devenus maintenant le symptôme d'une nouvelle sensibilité ; le point de référence n'est plus celui des nostalgiques du passé, mais celui des nostalgiques du futur.

Durant l'été 96, quelques milliers de personnes se sont rencontré dans la jungle Lacandone pour discuter de l'humanité et du néolibéralisme, lors d'une rencontre mémorable, qui s'est ironiquement qualifiée, , d'intergalactique. Un an après, l'aventure continue avec la seconde rencontre intercontinentale qui se déroulera dans cinq lieux de l'état Espagnol du 26 juillet au 2 août de cette année.
Pourquoi les zapatistes ont-ils inspiré un mouvement qui ne rentre pas dans le cadre des définitions traditionnelles ? Pourquoi suscitent-ils tant d'enthousiasme ?
Les raisons sont nombreuses. Avant tout, dans une société comme la nôtre dominée par le spectacle et le mensonge, les rebelles du Chiapas ont réinvesti la parole. Ils ne nous interpellent pas seulement sur le terrain de la solidarité, comme l'on fait d'autres mouvements de libération nationale, mais aussi sur beaucoup d'autres aspects.
En cette époque de paranoïa et de xénophobie, ils proclament " tout pour tous, rien pour nous ", ils luttent pour " un monde dans lequel tiennent de nombreux monde ", ils montrent la convergence des différentes souffrances humaines et ils vont au delà de la rage stérile de ceux qui ont toujours perdu. Les indigènes, oubliés de toujours, nous ont rappelé qu'ils existaient et ils ont mis à notre disposition un grand héritage spirituel et une tradition séculaire de résistance. De plus, les rebelles du Chiapas nous attirent, parce qu'ils ne cherchent pas à convaincre ou à vendre des cartes d'adhérents ; ce qu'ils proposent, c'est davantage une méthode qu'une proposition définie. Un style plus qu'une idéologie. Ils n'offrent pas de solution mais posent les questions centrales de notre époque : la fin de la civilisation de l'argent, la redécouverte de la communauté, l'identité et la différence, la démocratie directe et le pouvoir. Leur originalité principale ne se trouve pas dans leurs idées mais dans leurs pratiques, en affirmant, par la parole comme dans les faits, que pour changer le monde le chemin est aussi important que l'objectif. En déclarant que la globalisation engendre la misère et la destruction, et en créant en même des conditions jusque-là inconnues d'écoute et de communication, les zapatistes ont dévoilé la tromperie du néolibéralisme, anticipant ainsi sa disparition.
Avec la globalisation - nous disent-ils - les événements et les identités acquièrent de nouvelles simultanéités, conjuguent des temps historiques différents et produisent des convergences inhabituelles. Finalement, l'attrait exercé par ce que certains ont appelé néo-zapatisme et qui n'appartient déjà plus uniquement aux rebelles du Chiapas, est celui de la rencontre entre les cultures, entre les modes de vie, et de l'invention libre et consciente d'un nouveau métissage, ou pour dire mieux, de nouveaux métissages.

2 . C'est dans cet esprit et avec l'objectif de rompre l'encerclement militaire, que, l'été dernier les rebelles zapatistes ont convoqué dans les territoires occupés de la jungle Lacandone, la première " Rencontre Intercontinentale pour l'Humanité et contre le Néolibéralisme " à laquelle ont participé approximativement trois mil personnes d'environ 40 pays et des galaxies humaines les plus diverses. Il y avaient des militants d'organisations radicales, de partis politiques, de mouvements de libération, de syndicats et d'ONGs. Ils y avaient aussi des catholiques, la gauche révolutionnaire, les squatters, les homosexuels, les anarchistes, les féministes, les écologistes, les survivants des révolutions latino-américaines et même des intellectuels renommés. Les autres, la majorité peut-être, étaient de simple hommes et femmes qui voulaient rompre l'encerclement spirituel vécu dans les métropoles du monde globalisé. Chacun depuis une perspective différente, tous, d'une manière ou d'une autre, se sentaient interpellés par la rébellion des indigènes les avaient et que la rencontre leur offrait à tous la possibilité de s'exprimer librement et d'agir.
Un an après, nous pouvons considérer ce rendez-vous " intergalactique " comme aboutissement et, en même temps, de départ. Un aboutissement parce que ça a démontré que les mayas du Chiapas ne sont pas seuls. Le gouvernement devra le prendre en compte avant de risquer d'autres opérations militaires contre les communautés en résistance.
Un autre élément est apparu en même temps. La solidarité qui était née durant les trente mois précédents n'était pas la même que celle exercée dans les années 80 envers les révolutions d'Amérique centrale, ni auparavant envers les luttes de libération en Asie ou en Afrique. La vague de sympathie mondiale engendrée par les zapatistes révèle le besoin général de reconstruire des espaces communs, d'inventer de nouvelles formes de relations sociales. Les zapatistes ont été les premiers à le souligner en envoyant, en 1995, une " aide " de 300 dollars aux ouvriers d'Alfa Roméo de Milan : ils nous remerciaient de notre solidarité et nous questionnaient aussi sur d'autres terrains.
C'est ici que le jeu devient passionnant. Puisqu'il est plus facile d'être d'accord avec la lutte d'un peuple lointain que de renouer les fils de l'espérance et de tenter de construire, ici et maintenant, un monde, ou plutôt beaucoup de mondes alternatifs à celui du néolibéralisme. Un premier apport à cette thématique se trouve dans le document final de la rencontre : la 2ème déclaration de la Realidad, où, entre autres choses, est proposée la création d'un réseau intercontinental de résistance et l'organisation d'un deuxième rendez-vous en Europe pour 1997. " Le réseau - dit le document - n'est pas une structure organisative, elle n'a pas de centre directeur ni décisionnel, elle n'a pas de commandement central, ni de hiérarchie. Le réseau, c'est nous tous qui résistons ".

3 . Quels sont les résultats de l'Intergalactique ? La lecture des comptes rendus [" Chroniques Intergalactiques ", Paris, 1997] donne un aperçu des débats. Essentiellement, les participants ont analysé la vie sous le règne du néolibéralisme, non pas avec une neutralité scientifique, mais avec le regard de ceux qui en sont affectés.
A partir d'une division plutôt classique des thèmes de discussion (économie, politique, société, culture, et un monde où peuvent tenir beaucoup de mondes), nous avons discuté de la pensée unique et de la globalisation, du pouvoir et de la résistance, de l'humanité et de la civilisation. En analysant minutieusement les expériences de la guerre et celles pacifiques, quelles soient radicales ou réformistes, nous sommes arrivés à la conclusion que " pour atteindre le modeste objectif de changer le monde, il est indispensable de reconstruire la notion même de politique, sa conception et sa pratique ".
Forcement, ceux qui attendaient des recettes ou qui voulaient en donner, se sentirent floués. Se sentirent floués aussi, ceux qui pensaient trouver, en rencontrant les nouveaux révolutionnaires, l'illumination comme saint Paul sur le chemin de Damas : les relations avec les zapatistes ne dépassèrent pas les limites de la courtoisie formelle.
Durant les mois suivants, les contacts, les discutions, les rendez-vous, s'intensifièrent en Europe et ont révélé le problème de la manière et du lieu pour organiser la 2ème rencontre. Le défi était, pour certains aspects, supérieur à celui que les zapatistes avaient lancé depuis le Chiapas. En Europe, nous n'avons pas d'expériences révolutionnaires importantes, la gauche institutionnelle est néolibérale et la gauche alternative (révolutionnaire, comme on dit) est fortement minoritaire, même si elle est divisée par des disputes depuis des dizaines d'années. Au contraire des indigènes, nous n'avons pas d'identité à défendre, au mieux, nous en aurions à construire, et personne ne possède l'ombre de la capacité de convocation des zapatistes. Chaque initiative que nous arrivons à lancer doit trouver le consensus de personnes et de groupes très différents, qui commencent à peine à apprendre à se parler d'une nouvelle manière. Malgré tout cela l'enthousiasme n'a pas faiblit... Peu avant Noël, il y eut une réunion des " comités Chiapas " à Zurich avec la participation d'environ 250 " délégués " d'une douzaine de pays. Après un long et exténuant débat, que ce soit pour des questions de communication ou parce que les comités y ont le plus de force, le choix est tombé sur l'Etat Espagnol.
Début février, cinq commissions - contenus, finances, presse, contacts et documentation - ont été formées à Barcelone et, suivant le principe zapatiste, " nous marchons en posant des questions ", nous avons lancé une consultation aux personnes et aux comités organisateurs au sujet des contenus et des objectifs de la seconde rencontre. Nous avons décidé que ce serait une rencontre autogérée et auto-organisée. Nous avons décidé aussi de ne pas avoir recours aux subventions institutionnelles, mais d'accepter les participations en " nature " (espaces publics, dons de matériel et offres de toutes sortes). Les dépenses seront couvertes par des activités menées dans toute Europe et par le prix d'inscription de 18000 pesetas pour les 7 jours comprenant la nourriture, le logement et les transports à l'intérieur de l'état espagnol. Une partie des recettes sera destinée au financement des voyages des délégués asiatiques, africains et latino-américains qui auraient des difficultés économiques. Il s'agit d'un choix d'une grande importance. Il n'y avait jamais eu en Europe une structure internationale d'opposition en dehors de la bureaucratie des partis et du cirque de la vieille et de la nouvelle gauche.
L'hypothèse d'un réseau sans centre ni commandement central, mais avec un coeur et une direction - c'est à dire avec un sens et un chemin - cessait d'appartenir au règne des bonnes intentions pour incorporer le champ des possibilités réelles. Les derniers détails de l'organisation - parmi lesquels un concours international pour choisir un logo - se sont discutés fin mars à Prague dans le but d'étendre le réseau vers l'est.

4 . Quel pourrait être l'axe d'une seconde rencontre, alors qu'à la Realidad nous avons formulé une espèce de diagnostic du néolibéralisme, dans l'état Espagnol nous nous situerons dans une perspective stratégique et organisative. Nous essayerons de reprendre l'expérience zapatiste où elle en est arrivée, en redécouvrant une pratique révolutionnaire avec sa cohérence.
Les résultats de la consultation - à laquelle ont répondu un millier de personnes - indiquent trois grands objectifs 1) une rencontre des luttes mais pas une conférence ; 2) donner une nouvelle impulsion au réseau des résistances ; 3) définir de nouveaux champs d'action. Lutter sera le mot-clef de la rencontre. Lutter " contre " et lutter " pour ".
Nous continuerons à travailler en groupe de travail, en gardant à l'esprit que les divisions sont porteuses de confusions. Gageons que ce ne sera pas une réunion de spécialistes, que nous parlerons tous de choses similaires, mais à partir de perspectives différentes. Aux cinq thèmes qui ont été discutés au Chiapas (politique, économie, société, culture et marginalisation) s'est ajouté - suite à la consultation - celui des femmes qui sera traité aussi de manière transversale, c'est-à-dire dans toutes les tables de travail.
Nous n'attendons pas de la rencontre de nouvelles théories, ni de grandes résolutions : la critique de cette société, qui refuse de mourir, a déjà été faite en grande partie. La tache que nous devons accomplir est autre : tendre des ponts entre les êtres humains, les situations et les organisations issues d'histoires et de trajectoires différentes. Depuis peu, nous avons appris des indigènes que le consensus est un mécanisme fondamental de la démocratie directe. C'est un mécanisme qui peut s'avérer exténuant : comment éviter que la richesse de chaque individu ne soit écrasée ? Comment maintenir unies les milliers de sensibilités de notre mouvement ? Comment défendre les principes sans trahir le processus ? Peut-être en apprenant à remettre en jeu ce qui nous unit, en laissant de coté le reste, sans l'oublier.
Le décalage incommensurable, entre les questions que nous devrons affronter et la modestie de nos forces, est évident. Pourtant, l'expérience en vaut la peine : 500 ans après nous nous trouvons peut-être au commencement d'une authentique rencontre des cultures.