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La rébellion des indigènes du Mexique continue à générer
des paradoxes : si dans un premier temps, ceux qui se sont armés de "
vérité et de feu " ont fait trembler la douzième puissance
économie du monde, laboratoire du FMI, ils se sont devenus maintenant
le symptôme d'une nouvelle sensibilité ; le point de référence
n'est plus celui des nostalgiques du passé, mais celui des nostalgiques
du futur.
Durant l'été 96, quelques milliers de personnes se sont rencontré
dans la jungle Lacandone pour discuter de l'humanité et du néolibéralisme,
lors d'une rencontre mémorable, qui s'est ironiquement qualifiée,
, d'intergalactique. Un an après, l'aventure continue avec la seconde
rencontre intercontinentale qui se déroulera dans cinq lieux de l'état
Espagnol du 26 juillet au 2 août de cette année.
Pourquoi les zapatistes ont-ils inspiré un mouvement qui ne rentre pas
dans le cadre des définitions traditionnelles ? Pourquoi suscitent-ils
tant d'enthousiasme ?
Les raisons sont nombreuses. Avant tout, dans une société comme
la nôtre dominée par le spectacle et le mensonge, les rebelles
du Chiapas ont réinvesti la parole. Ils ne nous interpellent pas seulement
sur le terrain de la solidarité, comme l'on fait d'autres mouvements
de libération nationale, mais aussi sur beaucoup d'autres aspects.
En cette époque de paranoïa et de xénophobie, ils proclament
" tout pour tous, rien pour nous ", ils luttent pour " un monde
dans lequel tiennent de nombreux monde ", ils montrent la convergence des
différentes souffrances humaines et ils vont au delà de la rage
stérile de ceux qui ont toujours perdu. Les indigènes, oubliés
de toujours, nous ont rappelé qu'ils existaient et ils ont mis à
notre disposition un grand héritage spirituel et une tradition séculaire
de résistance. De plus, les rebelles du Chiapas nous attirent, parce
qu'ils ne cherchent pas à convaincre ou à vendre des cartes d'adhérents
; ce qu'ils proposent, c'est davantage une méthode qu'une proposition
définie. Un style plus qu'une idéologie. Ils n'offrent pas de
solution mais posent les questions centrales de notre époque : la fin
de la civilisation de l'argent, la redécouverte de la communauté,
l'identité et la différence, la démocratie directe et le
pouvoir. Leur originalité principale ne se trouve pas dans leurs idées
mais dans leurs pratiques, en affirmant, par la parole comme dans les faits,
que pour changer le monde le chemin est aussi important que l'objectif. En déclarant
que la globalisation engendre la misère et la destruction, et en créant
en même des conditions jusque-là inconnues d'écoute et de
communication, les zapatistes ont dévoilé la tromperie du néolibéralisme,
anticipant ainsi sa disparition.
Avec la globalisation - nous disent-ils - les événements et les
identités acquièrent de nouvelles simultanéités,
conjuguent des temps historiques différents et produisent des convergences
inhabituelles. Finalement, l'attrait exercé par ce que certains ont appelé
néo-zapatisme et qui n'appartient déjà plus uniquement
aux rebelles du Chiapas, est celui de la rencontre entre les cultures, entre
les modes de vie, et de l'invention libre et consciente d'un nouveau métissage,
ou pour dire mieux, de nouveaux métissages.
2 . C'est dans cet esprit et avec l'objectif de rompre l'encerclement militaire,
que, l'été dernier les rebelles zapatistes ont convoqué
dans les territoires occupés de la jungle Lacandone, la première
" Rencontre Intercontinentale pour l'Humanité et contre le Néolibéralisme
" à laquelle ont participé approximativement trois mil personnes
d'environ 40 pays et des galaxies humaines les plus diverses. Il y avaient des
militants d'organisations radicales, de partis politiques, de mouvements de
libération, de syndicats et d'ONGs. Ils y avaient aussi des catholiques,
la gauche révolutionnaire, les squatters, les homosexuels, les anarchistes,
les féministes, les écologistes, les survivants des révolutions
latino-américaines et même des intellectuels renommés. Les
autres, la majorité peut-être, étaient de simple hommes
et femmes qui voulaient rompre l'encerclement spirituel vécu dans les
métropoles du monde globalisé. Chacun depuis une perspective différente,
tous, d'une manière ou d'une autre, se sentaient interpellés par
la rébellion des indigènes les avaient et que la rencontre leur
offrait à tous la possibilité de s'exprimer librement et d'agir.
Un an après, nous pouvons considérer ce rendez-vous " intergalactique
" comme aboutissement et, en même temps, de départ. Un aboutissement
parce que ça a démontré que les mayas du Chiapas ne sont
pas seuls. Le gouvernement devra le prendre en compte avant de risquer d'autres
opérations militaires contre les communautés en résistance.
Un autre élément est apparu en même temps. La solidarité
qui était née durant les trente mois précédents
n'était pas la même que celle exercée dans les années
80 envers les révolutions d'Amérique centrale, ni auparavant envers
les luttes de libération en Asie ou en Afrique. La vague de sympathie
mondiale engendrée par les zapatistes révèle le besoin
général de reconstruire des espaces communs, d'inventer de nouvelles
formes de relations sociales. Les zapatistes ont été les premiers
à le souligner en envoyant, en 1995, une " aide " de 300 dollars
aux ouvriers d'Alfa Roméo de Milan : ils nous remerciaient de notre solidarité
et nous questionnaient aussi sur d'autres terrains.
C'est ici que le jeu devient passionnant. Puisqu'il est plus facile d'être
d'accord avec la lutte d'un peuple lointain que de renouer les fils de l'espérance
et de tenter de construire, ici et maintenant, un monde, ou plutôt beaucoup
de mondes alternatifs à celui du néolibéralisme. Un premier
apport à cette thématique se trouve dans le document final de
la rencontre : la 2ème déclaration de la Realidad, où,
entre autres choses, est proposée la création d'un réseau
intercontinental de résistance et l'organisation d'un deuxième
rendez-vous en Europe pour 1997. " Le réseau - dit le document -
n'est pas une structure organisative, elle n'a pas de centre directeur ni décisionnel,
elle n'a pas de commandement central, ni de hiérarchie. Le réseau,
c'est nous tous qui résistons ".
3 . Quels sont les résultats de l'Intergalactique ? La lecture des comptes
rendus [" Chroniques Intergalactiques ", Paris, 1997] donne un aperçu
des débats. Essentiellement, les participants ont analysé la vie
sous le règne du néolibéralisme, non pas avec une neutralité
scientifique, mais avec le regard de ceux qui en sont affectés.
A partir d'une division plutôt classique des thèmes de discussion
(économie, politique, société, culture, et un monde où
peuvent tenir beaucoup de mondes), nous avons discuté de la pensée
unique et de la globalisation, du pouvoir et de la résistance, de l'humanité
et de la civilisation. En analysant minutieusement les expériences de
la guerre et celles pacifiques, quelles soient radicales ou réformistes,
nous sommes arrivés à la conclusion que " pour atteindre
le modeste objectif de changer le monde, il est indispensable de reconstruire
la notion même de politique, sa conception et sa pratique ".
Forcement, ceux qui attendaient des recettes ou qui voulaient en donner, se
sentirent floués. Se sentirent floués aussi, ceux qui pensaient
trouver, en rencontrant les nouveaux révolutionnaires, l'illumination
comme saint Paul sur le chemin de Damas : les relations avec les zapatistes
ne dépassèrent pas les limites de la courtoisie formelle.
Durant les mois suivants, les contacts, les discutions, les rendez-vous, s'intensifièrent
en Europe et ont révélé le problème de la manière
et du lieu pour organiser la 2ème rencontre. Le défi était,
pour certains aspects, supérieur à celui que les zapatistes avaient
lancé depuis le Chiapas. En Europe, nous n'avons pas d'expériences
révolutionnaires importantes, la gauche institutionnelle est néolibérale
et la gauche alternative (révolutionnaire, comme on dit) est fortement
minoritaire, même si elle est divisée par des disputes depuis des
dizaines d'années. Au contraire des indigènes, nous n'avons pas
d'identité à défendre, au mieux, nous en aurions à
construire, et personne ne possède l'ombre de la capacité de convocation
des zapatistes. Chaque initiative que nous arrivons à lancer doit trouver
le consensus de personnes et de groupes très différents, qui commencent
à peine à apprendre à se parler d'une nouvelle manière.
Malgré tout cela l'enthousiasme n'a pas faiblit... Peu avant Noël,
il y eut une réunion des " comités Chiapas " à
Zurich avec la participation d'environ 250 " délégués
" d'une douzaine de pays. Après un long et exténuant débat,
que ce soit pour des questions de communication ou parce que les comités
y ont le plus de force, le choix est tombé sur l'Etat Espagnol.
Début février, cinq commissions - contenus, finances, presse,
contacts et documentation - ont été formées à Barcelone
et, suivant le principe zapatiste, " nous marchons en posant des questions
", nous avons lancé une consultation aux personnes et aux comités
organisateurs au sujet des contenus et des objectifs de la seconde rencontre.
Nous avons décidé que ce serait une rencontre autogérée
et auto-organisée. Nous avons décidé aussi de ne pas avoir
recours aux subventions institutionnelles, mais d'accepter les participations
en " nature " (espaces publics, dons de matériel et offres
de toutes sortes). Les dépenses seront couvertes par des activités
menées dans toute Europe et par le prix d'inscription de 18000 pesetas
pour les 7 jours comprenant la nourriture, le logement et les transports à
l'intérieur de l'état espagnol. Une partie des recettes sera destinée
au financement des voyages des délégués asiatiques, africains
et latino-américains qui auraient des difficultés économiques.
Il s'agit d'un choix d'une grande importance. Il n'y avait jamais eu en Europe
une structure internationale d'opposition en dehors de la bureaucratie des partis
et du cirque de la vieille et de la nouvelle gauche.
L'hypothèse d'un réseau sans centre ni commandement central, mais
avec un coeur et une direction - c'est à dire avec un sens et un chemin
- cessait d'appartenir au règne des bonnes intentions pour incorporer
le champ des possibilités réelles. Les derniers détails
de l'organisation - parmi lesquels un concours international pour choisir un
logo - se sont discutés fin mars à Prague dans le but d'étendre
le réseau vers l'est.
4 . Quel pourrait être l'axe d'une seconde rencontre, alors qu'à
la Realidad nous avons formulé une espèce de diagnostic du néolibéralisme,
dans l'état Espagnol nous nous situerons dans une perspective stratégique
et organisative. Nous essayerons de reprendre l'expérience zapatiste
où elle en est arrivée, en redécouvrant une pratique révolutionnaire
avec sa cohérence.
Les résultats de la consultation - à laquelle ont répondu
un millier de personnes - indiquent trois grands objectifs 1) une rencontre
des luttes mais pas une conférence ; 2) donner une nouvelle impulsion
au réseau des résistances ; 3) définir de nouveaux champs
d'action. Lutter sera le mot-clef de la rencontre. Lutter " contre "
et lutter " pour ".
Nous continuerons à travailler en groupe de travail, en gardant à
l'esprit que les divisions sont porteuses de confusions. Gageons que ce ne sera
pas une réunion de spécialistes, que nous parlerons tous de choses
similaires, mais à partir de perspectives différentes. Aux cinq
thèmes qui ont été discutés au Chiapas (politique,
économie, société, culture et marginalisation) s'est ajouté
- suite à la consultation - celui des femmes qui sera traité aussi
de manière transversale, c'est-à-dire dans toutes les tables de
travail.
Nous n'attendons pas de la rencontre de nouvelles théories, ni de grandes
résolutions : la critique de cette société, qui refuse
de mourir, a déjà été faite en grande partie. La
tache que nous devons accomplir est autre : tendre des ponts entre les êtres
humains, les situations et les organisations issues d'histoires et de trajectoires
différentes. Depuis peu, nous avons appris des indigènes que le
consensus est un mécanisme fondamental de la démocratie directe.
C'est un mécanisme qui peut s'avérer exténuant : comment
éviter que la richesse de chaque individu ne soit écrasée
? Comment maintenir unies les milliers de sensibilités de notre mouvement
? Comment défendre les principes sans trahir le processus ? Peut-être
en apprenant à remettre en jeu ce qui nous unit, en laissant de coté
le reste, sans l'oublier.
Le décalage incommensurable, entre les questions que nous devrons affronter
et la modestie de nos forces, est évident. Pourtant, l'expérience
en vaut la peine : 500 ans après nous nous trouvons peut-être au
commencement d'une authentique rencontre des cultures.
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