1er juillet

q Une délégation de 4 parlementaires et quelques religieux américains est actuellement au Chiapas pour observer la situation des droits humains et "voir comment être utiles à la recherche de la paix et la réconciliation".

 

2 juillet

q Nouveau voyage du président Zedillo dans la zone du conflit zapatiste (le cinquième en six semaines). A Simojovel, il a prononcé un discours assez dur, qui a été diffusé en direct sur des radios et télévisions nationales. Il y a répété que l'armée fédérale restera au Chiapas "pour éviter des affrontements". Sans les nommer, il a critiqué tous les acteurs du conflit zapatiste : il a accusé la CONAI d'avoir "mis en avant sa partialité et ses intérêts de groupe", a dit des parlementaires de la COCOPA qu'ils se prononcent "pour le dialogue, mais justifient son interruption unilatérale", a accusé les groupes de défense des droits humains de ne s'occuper que de leurs amis politiques "oubliant les vexations que subissent d'autres personnes et communautés" et a critiqué les ONGs qui "promeuvent activement et constamment la participation d'étrangers dans le conflit". Le président mexicain a aussi accusé l'EZLN d'avoir "contribué à précipiter la crise financière du pays" [en 1994].

 

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La force du silence.

Luis Hernández Navarro (La Jornada, 23 juin 1998)

 

Est-ce que les exécutions de civils rebelles à El Bosque par des éléments de l'armée et de la police et le silence zapatiste sont équivalents ? Est-ce que les actes de guerre commis par le gouvernement dans quatre municipalités autonomes au nom de l' "État de droit" et l'absence de communiqués de la commandance de l'EZLN sont comparables ?

 

Ces questions sont loin d'être de la pure rhétorique. L'angoisse devant le silence zapatiste a pris une telle ampleur que certains veulent lui faire partager la responsabilité des morts d'El Bosque, et que d'autres, comme l'actuel président de la COCOPA, considèrent qu'il contribue à assombrir davantage le climat au Chiapas. Selon Emilio Rebasa [responsable gouvernemental pour le conflit au Chiapas, NdT] l'EZLN se trouve dans un "auto-refermement-sur-soi (autosic) immobilisation, et isolationnisme". Depuis les cercles du pouvoir, on a encouragé une campagne de presse, qui, sans présenter aucune preuve, cherche à expliquer le silence rebelle par un affrontement de positions à l'intérieur de l'EZLN, et on a fait courir le bruit de l'arrestation de Marcos et de la énième mort de Tacho.

 

Le silence a été l'une des réponses des zapatistes à la stratégie de guerre du gouvernement. Ce silence n'a pas impliqué, néanmoins, que les peuples en rébellion cessent de s'exprimer. A chaque fois, ils ont fait connaître les agressions dont ils ont été l'objet et ont réaffirmé leur détermination à résister pacifiquement. Leurs prises de positions publiques montrent qu'il existe une coordination interne. Récemment, les autorités de 32 municipalités autonomes ont rendu publique une déclaration commune. Le silence actuel de la commandance se fait entendre avec autant de force que ses déclarations d'hier. Loin d'avoir perdu de l'espace dans la vie politique nationale, les zapatistes se maintiennent, sans publier une seule phrase, au centre de la tourmente. "Qui garde le silence est ingouvernable" disait Ivan Illich.

 

Le gouvernement a déchaîné une offensive généralisée de plus en plus forte sur tous les fronts de lutte. Sur le front légal, en présentant un projet unilatéral de réformes constitutionnelles sur les droits et la culture indienne. Sur le front militaro-policier, en organisant des actions de démantèlement des municipalités autonomes. Sur le terrain de la négociation, en neutralisant la COCOPA, en expulsant les observateurs internationaux, en venant à bout de la CONAI et en appelant à une négociation directe. Dans les médias, en accaparant tous les espaces disponibles et en organisant l'étouffement de l'information et la désinformation systématique. Pendant près de deux mois, le ministre de l'Intérieur et le responsable gouvernemental pour le conflit ont fait du dimanche leur jour favori pour faire des communiqués à la presse. Devant le silence zapatiste, le tohu-bohu voulait donner un alibi au discours gouvernemental : désormais, par décret officiel, le silence des zapatistes serait la cause des problèmes au Chiapas.

 

Une stratégie de ce type ne peut se soutenir qu'au prix d'un fort affaiblissement interne. Le prix qu'a dû payer pour cela le gouvernement a été très élevé. Il n'y a pas gagné de crédibilité interne, et au contraire, c'est devenu un lieu commun que de signaler le double langage présidentiel. Il se trouve aujourd'hui plus isolé que jamais au plan international. Il n'a pas pu concrétiser plus avant son projet de loi indienne, et s'il parvenait à la faire approuver, cela ne lui permettrait ni de délégitimiser l'EZLN, ni de faire avancer la paix. Il n'a aucun moyen d'entrer en communication avec les rebelles. Le conflit au Chiapas commence à nouveau à être un objet de préoccupation sur les marchés financiers. Le fait de s'adresser au silence constitue maintenant le principal vacarme, et cela montre clairement que le pouvoir n'a aucun discours propre. C'est ainsi qu'il s'est placé lui-même dans la pire des situations possibles : sans légitimité pour faire la guerre, et sans crédibilité pour gagner la paix.

 

L'usure gouvernementale est due autant à ses incohérences internes dans l'application de sa stratégie et à son manque d'unité de commandement, qu'à sa confrontation avec les peuples en résistance pacifique et avec de larges franges de la société civile nationale et internationale. Le silence zapatiste a augmenté le coût de la stratégie officielle. En rendant invisible la commandance de l'EZLN, il a mis en évidence la vraie nature de l'offensive gouvernementale : une guerre contre les peuples indiens rebelles, et une guerre froide contre une bonne partie de la société mexicaine.

 

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Le zapatisme dans le monde

(infos from : El zapatismo en el mundo : mariano@mac.com.mx)

 

Argentine : A l'occasion de la journée internationale de solidarité du 3 juillet, le Comité de Solidarité avec la Rébellion Zapatiste de Buenos-Aires a organisé une manifestation devant l'Ambassade du Mexique.

 

Espagne : Le Comité Zapatiste d'Almeria (Andalousie) a organisé le 27 juin un Mercaillo Zapatiste (mais qu'est-ce donc ???) pour recueillir des fonds pour les déplacés du Chiapas, et dénoncer la répression. A Cordoba (Andalousie, toujours), des membres de la Plateforme de solidarité avec le Chiapas ont déployé une banderole de 12 mètres de long du haut de la tour Calahorra (monument emblématique de la ville), avec les mots suivants : "Chiapas, le gouvernement mexicain assassine les indiens", tandis qu'un autre groupe distribuait des tracts aux centaines de touristes présents sur les lieux.

En catalogne, pour la journée internationale du 3 juillet, une conférence de presse à été organisée au collège des journalistes de Catalogne, réunissant de nombreux intervenants de la société civile et politique de catalogne. L'un d'eux a annoncé qu'une campagne d'urgence pour les déplacés du Chiapas avait permis de récolter huit millions et demi de pesetas.

A Madrid, le 29 juin, l'Office du tourisme mexicain a préféré fermer pour la journée, craignant d'être occupé par la quarantaine de personnes de plusieurs collectifs zapatistes qui manifestaient avec tracts et pancartes devant ses portes pour demander l'arrêt de la guerre au Chiapas.

 

En France, à Montpellier, le COSAL - Viva Zapata a organisé le 29 juin un happening pendant la 2e mi-temps du match Allemagne-Mexique, avec die-in (ça consiste à se coucher par terre pour simuler les morts), peinture rouge, pancartes, distribution de tracts et signatures de pétitions.

A Paris, la journée internationale du 3 juillet a pris la forme d'une manifestation dans les rues du centre de Paris (entre le Centre Beaubourg et le Consulat du Mexique), à l'appel des différents groupes et collectifs qui soutiennent la rébellion zapatiste. Une grande marionnette à tête de mort et une banderole qui disait : "Mexique : halte à la guerre contre les indiens" ouvraient la marche, qui a réunit une centaine de personnes. Les rues du parcours ont été rebaptisées avec des noms zapatistes, et, à l'arrivée, une cinquantaine de personnes portant des T-shirts tachés de rouge ont fait un die-in, alors que le manifeste "arrêtons la guerre" (cf. encadré) était lu publiquement. Il y a eu aussi une séquence footbalistique, avec un pantin représentant Zedillo en gardien de but, qui a encaissé un certain nombre de penalties vengeurs.

 

En Grèce, à Salonique, une manifestation a réuni une centaine de personnes le 30.

 

En Suisse, cent députés du Conseil National et du Conseil des États ont signé une lettre commune demandant au président suisse de pousser le gouvernement mexicain à renouer le dialogue, et de proposer la médiation de la Suisse dans le conflit zapatiste.

A Lugano, le 17 juin, 40 personnes du Collectif Zapatiste ont lancé "une certaine quantité" de viande pourrie contre les fenêtres du Consulat Honoraire du Mexique, installé dans les bureaux de Globe-Voyages, une des plus grosses agences de tourisme mondiale. Il s'agissait, vous l'aviez deviné, de dénoncer les massacres d'indiens au Mexique. Ils ont aussi bloqué la rue, (une des plus luxueuses de la ville, parait-il), lu un communiqué de protestation et distribué des tracts.

 

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3 juillet

q Le discours de président Zedillo à Simojovel (cf. Ya Basta précédent, 2 juillet) a provoqué de vives réactions et de fortes critiques au sein de la gauche et des organisations indépendantes. Pour de nombreux analystes, ces paroles ne laissent aucun doute : le président mexicain ne cherche pas le dialogue au Chiapas, mais une solution imposée par la force.

q Un juge fédéral a lancé des mandats d'arrêt contre 7 [ou 10 ou 12, selon les sources] anciens fonctionnaires de l'état du Chiapas, en poste à l'époque du massacre d'Acteal (22 décembre 1997), et considérés comme ayant un degré de responsabilité dans l'affaire. Parmi les personnes visées, l'ancien chef de la police et l'ancien procureur de justice de l'état.

q Le PRD (Parti de la Révolution Démocratique, gauche) a organisé une cérémonie pour rendre hommage à ses 578 militants victimes d'assassinats politiques depuis sa création, en 1988. Les premiers assassinats ont eu lieu le 2 juillet 1988, juste 4 jours avant l'élection présidentielle du 6 juillet 1988 (lors desquelles une fraude électorale massive à volé la victoire à Cuauhtémoc Cárdenas, le leader de la gauche, pour mettre au pouvoir Carlos Salinas de Gortari, du PRI), quand deux des plus hauts responsables de la campagne électorale du PRD ont été assassinés à Mexico. Ce crime n'a jamais été complètement élucidé. Par la suite, il y a eu encore 299 PRDistes assassinés pendant le sexenat de Carlos Salinas ; les autres ont été tués depuis l'accession au pouvoir d'Ernesto Zedillo.

 

4 juillet

q Le gouvernement de l'état du Chiapas a décidé d'indemniser les familles des victimes du massacre d'Acteal : 32.000 pesos (21.000 FF) pour chaque mort, et de 6.600 à 16.200 FF pour les blessés. Les familles avaient commencé par refuser cet argent, mais les grandes difficultés dans lesquelles elles se trouvent les ont finalement poussées à accepter. Elles précisent cependant qu'elles réclament toujours que "justice soit faite".

q Le Front Zapatiste de Libération Nationale (FZLN) dénonce la campagne d'intimidation contre une de ses militantes, Patricia Terán Vega, qui depuis plusieurs mois reçoit des menaces par téléphone ; il y a une semaine, un homme qui la suivait dans la rue l'a menacée directement, lui disant que quelque chose pourrait lui arriver, si elle "continue avec ces trucs zapatistes".

q A l'initiative du Mexico Solidarity Network, une caravane (dite "tri-nationale" pour une raison qui nous échappe, puisqu'elle est composée de 86 personnes en majorité américaines, mais aussi canadiennes, mexicaines, guatémaltèques et boliviennes) est arrivée au Chiapas pour observer la situation des communautés indiennes et la militarisation de l'état. Le Mexico Solidarity Network est un réseau nouvellement formé, qui regroupe 57 organisations des États-Unis et du Canada.

q Selon une étude réalisée en 1996 par l'Institut National de Nutrition, dans les zones rurales mexicaines, 43 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition.

q Au cours d'un séminaire à La Havane, le président cubain Fidel Castro a reconnu que son pays avait soutenu des activités subversives dans tous les pays de l'Amérique Latine, sauf le Mexique, qui aurait été épargné parce qu'il était le seul à ne pas collaborer à la stratégie américaine d'isolement économique et politique du régime cubain.

 

5 juillet

q Une patrouille de la police judiciaire du Guerrero est tombée dans une embuscade, apparemment tendue par l'EPR, à Chilapa-Tlapa (municipalité d'Axoxuca). Selon le procureur général de l'état, 14 individus vêtus comme des militaires, cagoulés et armés de fusils AK47, AR15 et d'armes de calibre 22 ont attaqué les policiers. Bilan : deux policiers morts et un blessé.

q Mireille Roccatti, présidente de la CNDH (Commission Nationale des Droits Humains, organisme officiel) a reconnu que "les autorités, sous prétexte d’imposer l'état de droit, violent les garanties individuelles, que des populations entières vivent dans des conditions précaires, que des déplacés sont sans nourriture ni vêtements", et que "les droits humains sont fortement et très fréquemment violés" au Chiapas. Elle a aussi regretté que la commission qu'elle dirige n'ait aucun pouvoir légal de coercition, qui obligerait les autorités à suivre les "recommandations" qu'elle émet, rappelant que le gouverneur du Chiapas a rejeté la recommandation faite par la CNDH au sujet de l'opération militaro-policière contre la communauté de Taniperlas (Cf. Ya Basta n°61, 12 avril, et n°66, 23 mai 98). C'est une des prises des positions les plus fermes de cet organisme, qui cherche peut-être à conserver un minimum de crédibilité, surtout après que le gouvernement chiapanèque ai fait courir le bruit que l'opération contre la municipalité autonome de Nicolás Ruíz avait été menée à sa demande (cf. Ya Basta n°68, 4 juin 98)...

q A la demande du PRD, une commission parlementaire regroupant des membres des cinq partis politiques représentés au Parlement enquête sur une éventuelle participation directe de l’armée américaine dans le conflit du Chiapas. Ceci sur la base des dénonciations faites par un vétéran de la guerre du Viêt-nam et par l'ONG Global Exchange (cf. Ya Basta n°63, 26 avril 98). La commission d'enquête va rencontrer prochainement le ministre de la Défense Enrique Cervantes Aguirre à ce sujet.

q Le gouverneur du Chiapas Roberto Albores Guillén est en passe de battre le président Zedillo au petit jeu de l'intox et du double langage : il a de nouveau appelé l’EZLN à rompre le silence, ajoutant que "le gouvernement fédéral et celui du Chiapas ont la patience de ne pas intervenir par des actions qui risqueraient de déstabiliser l'état". Non, bien sûr, puisque les attaques militaro-policières contre les municipalités autonomes étaient - comme chacun sait - des actions visant à rétablir l'état de droit ; et pas du tout des provocations.

q Le gouverneur adjoint du Chiapas déclare que tout est prêt pour le retour des 850 membres de Las Abejas, qui avaient renoncé à rentrer il y a quelques jours (cf. Ya Basta précédent, 26 juin). Il estime que la remise à plus tard de leur retour, à cause de l’existence d'un groupe paramilitaire, est due à une manipulation.

q Dans son rapport annuel, le Centre des Droits Humains de La Montaña (ONG du Guerrero qui fait partie du Réseau National des Organismes de Défense des Droits Humains) écrit : "l’engrenage de la guerre est enclenché, et il est désespérant de n'apercevoir aucune force sociale ou politique qui puisse contenir de manière civilisée cette spirale de la violence". Il dénonce aussi que sur les 37 cas de violation des droits humains commis par des policiers ou des soldats sur lesquels il a travaillé l'année passée, et qu'il a présentés aux organismes officiels de défense des droits humains, aucun n'ait à ce jour été pris en considération.

 

6 juillet

q La COCOPA a demandé au gouvernement de présenter dans la semaine un programme de mesures bilatérales qui permettraient de favoriser l'apaisement dans la région, de rétablir la confiance et de renouer le dialogue avec l'EZLN. Elle suggère des mesures allant dans le sens du désarmement des groupes paramilitaires, de la révision de la présence de l’armée dans certaines localités, d'enquêtes sérieuses sur les crimes d'Acteal et d'El Bosque, de la mise en oeuvre de programmes sociaux et de création d’emplois [fort bien, mais, s'il s'agit de mesures bilatérales, reste à voir ce qui sera exigé de l'EZLN ; reste aussi à voir comment tout cela serait appliqué].

q D'autre part, la COCOPA semble toujours aussi divisée : tandis que le député PANiste German Martinez plaide pour un renforcement des pouvoirs de la Commission au travers d'une modification de la Loi pour le Dialogue, un autre PANiste, le sénateur Oscar Lopez Velarde, trouve que le gouvernement fédéral a fait preuve de trop de tolérance, et en appelle à plus de répression, estimant que "l'État ne doit plus rester l'otage d’une négociation bloquée, dans laquelle l'une des parties garde un silence qui ne fait que provoquer davantage de tension".

q Nouveau conflit en perspective à Chenalhó : outrepassant très nettement ses attributions, le maire PRIiste de la commune a nommé le prêtre Luis Mijangos curé du village. Or, ce prêtre, dissident du diocèse de San Cristóbal, officiait depuis 1994 dans une chapelle particulière auprès des "Autenticos Coletos" ("les authentiques habitants de San Cristóbal", un groupe d'ultra-droite). Selon Las Abejas (association indienne catholique, c'est un de leurs groupes qui avait été attaqué à Acteal), par cette nomination, les PRIistes veulent diviser encore plus les communautés pour provoquer des affrontements, voire un nouveau massacre.

q Des centaines d’organisations et de personnalités de 11 pays d'Europe et d'Amérique ont signé le manifeste intitulé "arrêtons la guerre au Chiapas, pour une paix juste et digne" (cf. encadré) issu de la rencontre des comités européens de solidarité qui s'est tenue début juin à Milan. Ce manifeste a été rendu public le 3 juillet, à l'occasion de la Journée Internationale de solidarité avec les zapatistes ; il a aussi été publié en "page payante" dans La Jornada.

q Les trois paysans arrêtés dans le cadre de l'enquête sur l'embuscade de la veille à Axoxuca (Guerrero) ont étés officiellement relâchés et blanchis. Mais l'un d'eux n'a pas réapparu, et ses proches craignent le pire.

 

7 juillet.

q Le PAN a décliné l’invitation du gouverneur du Chiapas à participer à la commission de remunicipalisation (qui veut créer 30 municipalités à partir de 10 existantes, cf. Ya Basta n°68, 29 mai 98). Au cours d'une conférence de presse, le dirigeant du PAN pour l'état du Chiapas a expliqué qu'ils ne veulent "pas participer à cette farce politique, vu l’absence d’une véritable représentation de la population du Chiapas".

 

8 juillet

q Les autorités de police judiciaire du Chiapas ont rendu public leur rapport sur l’opération du 10 juin à Chabajeval et Unión Progreso (cf. Ya Basta n°68, encadré, et n°69, 11 juin 98). Selon ce rapport, le but de l’opération était de rétablir l’état de droit à Chabajeval et Union Progreso, mais les policiers, attaqués, ont dû riposter, provoquant la mort de 8 présumés zapatistes [NdC : rien de bien nouveau]. Le rapport parle aussi de deux policiers morts (et non pas un, comme il était dit jusqu'ici).

q Recrudescence d'agressions contre les militants sociaux et les ONGs à San Cristóbal : plusieurs cas de vols, saccages, intimidations et agressions sont reportés. Sont particulièrement dans la ligne de mire : l'équipe de l'hebdomadaire Tiempo, Mercedes Oliviera, le dirigeant de l'organisation des quartiers Bacosan, l'anthropologue Andrés Aubry et la directrice des Archives Historiques du Diocèse. D'autre part, Samuel Ruíz dénonce le harcèlement subi par les agents pastoraux de Tumbalá (nord du Chiapas). Il a demandé à la CNDH d'intervenir.

q Hernández Aguilar, ex-procureur de Justice du Chiapas impliqué dans la massacre d’Acteal, a publié dans un journal local un article utilisant - dit-il - des informations provenant des archives secrètes de la Police. Selon lui, l'EZLN prépare une offensive militaire pour le 19 juillet, avec attaque de 5 casernes militaires à la clef. Décidément très bien renseigné, ce monsieur assure aussi qu'il y a à la tête de l'EZLN un certain nombre d'étrangers : 20 cubains, 40 américains, 60 européens (fichtre !) et 300 guatémaltèques.

 

9 juillet

q Au cours d'une réunion, le gouvernement a remis à la COCOPA son "programme de distension", qui comporte cinq axes principaux : 1°) les municipalités autonomes, pour lesquelles il propose de trouver des moyens de les légaliser, par le biais de la remunicipalisation actuellement en cours, à laquelle il demande à l'EZLN de participer [NdC : bref, il s'agit de demander à l'EZLN de légitimer le projet de remunicipalisation du gouverneur du Chiapas, en s'y impliquant] le tout à condition que de nouvelles municipalités autonomes ne soient pas instaurées [ben tiens !] 2°) Des programmes sociaux d'aide aux réfugiés, comme moyen de réconciliation [ce qui peut être compris comme une manière d'acheter la reddition des réfugiés, en demandant de surcroît à l'EZLN d'applaudir]. 3°) La mise à disposition de la COCOPA des rapports sur les enquêtes sur les affaires d'Acteal et d'El Bosque [dans lesquels on apprendra certainement que les brebis galeuses ont été sanctionnées et que tout va très bien], mais la poursuite de "l'application de la Loi sur les armes à feu et les explosifs" [qui a couvert les opérations contre les communautés zapatistes], dans le respect de la Loi du Dialogue, qui protège - apprend-on - la dirigeance de l'EZLN, mais pas "ses cadres régionaux, ses miliciens et ses sympathisants", auxquels il est demandé de "rendre volontairement les armes aux autorités compétentes" [rien que ça ?]. 4°) Des programmes de développement social à négocier directement avec l'EZLN et les communautés zapatistes [jusqu'ici les programmes sociaux ont abondamment servi à financer la guerre de basse-intensité, les petits copains et les groupes paramilitaires, la nouveauté serait donc de demander à l'EZLN de cautionner, en lui proposant en échange une part du gâteau]. 5°) Des promesses de détente militaire, mais en aucun cas un retrait de l'armée du Chiapas, en échange d'une reprise du dialogue, qui doit être un dialogue direct avec la dirigeance de l'EZLN [rien de nouveau].

q Dans la même réunion, la COCOPA a également présenté un document, dans lequel elle affirme que la paix au Chiapas est l'un des aspects cruciaux du Dialogue national pour la réforme de l'État [NdC : il s'agit de ce projet de relifting démocratique du régime mexicain dont la réforme de la loi électorale adoptée à l'automne 96 a constitué une première phase], et signale la détérioration de la situation, mentionnant les difficultés qu'elle a rencontré pour remplir son rôle, et l'existence des groupes paramilitaires. Pour permettre de renouer le dialogue, elle demande au pouvoir d'envoyer à l'EZLN "des signes clairs", en maintenant la Loi pour le Dialogue, et en mettant en oeuvre les accords de San Andrés "d'une manière qui satisfasse les deux parties", ce qui implique le retrait de la proposition gouvernementale. Elle demande aussi, d'une manière générale, de remplir les conditions fixées par l'EZLN lors de la suspension du Dialogue (libération de tous les présumés zapatistes emprisonnés, mise en place de la Commission de Suivi et Vérification des Accords (COSEVE), fin du harcèlement militaire et policier et démantèlement des groupes paramilitaires, volonté réelle du gouvernement de négocier, et propositions sérieuses de la part du gouvernement sur le thème "démocratie et justice", cf. Ya basta ancienne formule n°73, 3 septembre 96). Gouvernement et COCOPA ont décidé d'étudier chacun de leur côté les documents produits, et de se revoir pour en rediscuter.

q Les autorités du Chiapas annoncent qu'à ce jour seul le PRD refuse toujours de participer à la commission devant étudier la remunicipalisation de l'état (cf. Ya Basta n°68, 29 mai et 3 juin 98). Le PAN, qui avait fermement refusé il y a 2 jours (cf. 7 juillet) aurait donc changé d'avis, sans qu'on sache pourquoi ni comment.

q Les résultats de l’autopsie (faite par un organisme officiel) des corps des huit indiens morts au cours de l'opération militaro-policière d’El Bosque ont été rendus publics. Ils indiquent que 6 d'entre eux ont pris des balles dans le dos (c'est à dire alors qu'ils fuyaient), et trois en plein front, dont deux à bout portant (ce qui laisse penser à une exécution sommaire). D'autre part, le rapport reconnaît que l'opération a utilisé des "francs tireurs de l'armée" [euphémisme pour dire "paramilitaires" ?], et que les soldats ont opéré "une manoeuvre d'encerclement [pour] contre-attaquer". Voila qui met sérieusement à mal les théories exposées dans le rapport des autorités de police judiciaire de l'état (cf. 8 juillet).

q Les autorités PRIistes de Chenalhó ont écrit à Zedillo pour lui demander "une révision minutieuse des procédures entamées contre les 86 indiens détenus" dans le cadre de l'enquête sur le massacre d'Acteal, "qui dans leur immense majorité sont étrangers à ces faits". La lettre dénonce aussi que les procédures garantissant les droits des personnes inculpées n'ont pas été respectées.

q Michelle Roccatti, présidente de la CNDH, a fait savoir qu'elle déplorait que les recommandations émises par cet organisme dans les cas d’Acteal et d'Aguas Blancas (massacre de 19 paysans du Guerrero par la police en juin 95) n’aient pas été suivies par les autorités. Ceci n'est pas vraiment étonnant : traditionnellement, seule une toute petite minorité des recommandations de la CNDH sont suivies. Ainsi, dans un rapport rendu en mai 97, la CNDH reconnaissait que sur près d'un millier de plaintes qu'elle avait reçues entre 1990 et 1993, 12 avaient donné lieu à une recommandation, dont une seule avait été suivie...

q Une vingtaine de législateurs des États-Unis ont signé une lettre envoyée à Zedillo, déplorant les expulsions d’observateurs internationaux des droits humains. Le démocrate Sam Farr, auteur de la lettre, a déclaré que les groupes d’observateurs internationaux jouent leur rôle et qu' "ils peuvent rendre de bons services, parce qu'ils ont une profonde connaissance de la situation", et qu'il faut donc maintenir une présence continue dans le pays.

 

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ARRÊTONS LA GUERRE !

POUR UNE PAIX JUSTE ET DIGNE

 

A la société civile internationale

Aux peuples et aux gouvernements du monde

Aux médias

 

 

Le gouvernement mexicain a déclenché une guerre ouverte contre les communautés indigènes rebelles du Chiapas. L’assassinat de paysans désarmés, le 11 juin dernier, par des policiers et des soldats au cours de l’évacuation de la municipalité autonome de San Juan de la Libertad, montre la gravité d'une situation dans laquelle le gouvernement parie sur une solution militaire du conflit.

Les expulsions d’observateurs internationaux (plus de 100 depuis le début de l’année), ainsi que les nouvelles conditions imposées par l'Institut National de Migration ont pour but de débarrasser la zone de conflit des témoins gênants qui pourraient dénoncer les constantes violations des droits humains contre la population, comme l’ont également signalé publiquement Amnesty International et Human Rights Watch.

La démission de Samuel Ruíz de la présidence de la CONAI et la dissolution de cette dernière dénoncent l’impossibilité de maintenir une médiation tant que le gouvernement ne démontre aucune volonté de dialogue.

Il y a au Chiapas plus de 17.000 déplacés à cause de la violence de la guerre, plus de 20 groupes paramilitaires qui agissent dans la plus totale impunité, et une centaine de prisonniers politiques.

Malgré cette offensive et la non-application des accords de San Andrés par le gouvernement, la résistance civile des communautés se maintient. C'est par la force de la parole qu'elles répondent à la violence. 38 municipalité autonomes sont la riposte des communautés au non-respect des accords.

C’est une situation d’urgence. Le gouvernement a trouvé le moment pour semer la terreur et la mort.

La pression de la société civile internationale a par deux fois obligé le gouvernement à arrêter la guerre. Une fois de plus les communautés indiennes nous interpellent. NE LES LAISSONS PAS SEULES !

 

Défendre le Chiapas, c’est défendre un espace de liberté et de justice pour tous.

 

• Nous lançons un appel à la présence d’observateurs internationaux au Chiapas. La défense de la vie ne connaît ni les visas, ni les frontières.

• Nous lançons un appel à la solidarité avec les réfugiés de guerre qui n’acceptent pas les aides du gouvernement.

• Nous lançons un appel aux groupes et institutions de la société civile pour qu’ils fraternisent par des "jumelages" avec les 38 municipes autonomes, en signe de reconnaissance de leur légitimité et de défense de leur existence et comme garantie de leur survie.

• Nous lançons un appel à l’Union Européenne et aux gouvernements et institutions qui ont signé des accords économiques avec le gouvernement mexicain afin de soumettre ces accords au respect des droits humains, en mettant en place des mécanismes efficaces qui ne restent pas lettre morte.

 

Seul le respect des conditions suivantes permettra d’ouvrir la voie à une paix juste et digne :

 

1. Le respect des accords de San Andrés.

2. La défense du projet de loi de la COCOPA sur les Droits et Cultures Indiennes

3. La libération des prisonniers.

4. La punition des coupables du massacre d'Acteal.

5. Le retour de l’armée dans les casernes, et l'arrêt du harcèlement militaire des communautés.

6. Le retour des déplacés dans leurs communautés d’origine.

7. La présence pour la surveillance des droits humains d’un Observatoire permanent à San Cristóbal de las Casas, ouvert à la société civile nationale et internationale.

8. Des garanties pour la présence d’observateurs et le retrait de la réglementation qui la contrôle.

9. L’annulation de tous les ordres d’expulsion d’observateurs internationaux et la levée des interdictions de séjour qui les accompagnent.

 

Dénonçons la situation au Chiapas.

Dans le monde dans lequel nous vivons, la défense de la dignité rebelle est l’affirmation de l’humanité, de la vie face au pouvoir de la mort.

Seule la voix de tous permettra de créer l’espoir d’un monde qui contienne tous les mondes.

 

 

Manifeste rédigé lors de l’assemblée des comités européens de soutien à la lutte zapatiste qui s’est réunie à Milan les 13 et 14 juin 1998.

 

 

(NB : Si vous désirez signer ce manifeste, ou faire des propositions concernant les projets d'observatoire permanent des droits humains ou les jumelages, écrivez-nous).

 

 

10 juillet

q La plupart des membres de la COCOPA jugent limité et peu sérieux le "plan de distension" présenté la veille par le gouvernement. Gilberto Lopez y Rivas (PRD) estime qu’il s’agit "d’actions pauvres et sans portée réelle" puisque la proposition ne mentionne ni le démantèlement des groupes paramilitaires, ni le retour de l’armée à ses positions antérieures au massacre d’Acteal (depuis Acteal, sous prétexte de "désarmer les groupes armés", l'armée est entrée en zone zapatiste). Le député PANiste Germán Martinez Cazares : "nous espérions un signal politique à offrir à l'EZLN, mais le ministère de l'Intérieur nous laisse peu de marge de manoeuvre avec sa proposition timide". L'actuel porte parole de la COCOPA, le député du PAN Felipe Vicencio Alvarez a quant à lui estimé que ce plan de distension montrait "les limitations du gouvernement, et sa volonté d'utiliser la force".

q Autres réactions au plan gouvernemental : selon Lopez Obrador, dirigeant national du PRD, "on dirait que c’est l’armée qui l’a écrit", et il ne contient aucune proposition susceptible de solutionner le problème. Selon l'évêque de Tuxtla Guttierez (capitale de l'état du Chiapas) la proposition du gouvernement est "frivole et absurde", d'autant que depuis le début des négociations, le désarmement de l'EZLN n'était envisagé qu'en conclusion des négociations, et non comme condition. L'évêque ajoute que le gouvernement n'a pas tenu les engagements pris à San Andrés, qu'il doit "envoyer des signes clairs à l'EZLN", et que, avant les zapatistes, c'est tous les groupes paramilitaires qu'il faudrait désarmer. Edgar Cortés, directeur du Centre des Droits Humains Miguel Agustín Pro Juárez, estime que la proposition gouvernementale revient à "reposer des questions qui avaient été résolues, et qui, outre qu'elles ne sont pas nouvelles, ne permettent pas d'avancer". Il souligne que la proposition ne mentionne pas l'existence des groupes paramilitaires, et que cela signifie que le gouvernement fédéral maintient une attitude de tension et non de détente. Le CNI (Congrès National Indigène) et d'autres organisations de la société civile ont également manifesté leur rejet de la proposition gouvernementale de "détente", expliquant qu’elle "maintient une logique de guerre", et prétend isoler et assiéger encore davantage les communautés indiennes du Chiapas.

q Le coordinateur gouvernemental pour le conflit au Chiapas Emilio Rabasa Gamboa a rejeté les critiques de la COCOPA sur le plan de distension, et a dit ne pas être au courant de l’existence de groupes paramilitaires ; mais il a promis de s’informer...

q Ca tombe bien, le député PANiste et actuel porte parole de la COCOPA Felipe Vicencio Alvarez a rendu public un document qui fait état de l'existence d'au moins 11 groupes paramilitaires au Chiapas, en mentionnant les dirigeants et les façons d’opérer, et en identifiant les bases sociales et les affiliations politiques. Il apparaît (mais tout le monde le savait déjà) que la plupart d’entre elles sont liées au PRI, et que leurs dirigeants sont des députés, des maires, ou des militants actifs du parti. Ce document s'appuie sur une étude de fond faite par le Centre des Droits Humains Miguel Agustín Pro Juárez ("Chiapas, la guerra en curso", fev. 98, disponible à notre adresse), et, selon Felipe Vicencio Alvarez, une partie des renseignements qu'il contient a été confirmée par la police judiciaire, qui n'a pas démenti le reste.

q Le CNI (Congrès National Indigène) et d'autres organisations lancent un appel à la société civile pour qu’elle organise des collectes pour faire face à la famine qui menace les communauté indiennes. Ils se proposent d'aider des projets productifs visant l’autosuffisance des communautés. D'autre part, il se font également l'écho de la demande de communautés chiapanèques visitées récemment, qui sollicitent une présence civile dans les zones de conflit afin de limiter les exactions de l’armée.

q Dernier jour de mission pour la commission d'observation "trinationale" (cf. Ya Basta précédent, 4 juillet), qui, s'étant séparée en dix petits groupes, a pu visiter une trentaine de villages du Chiapas. Les délégués signalent qu'ils ont pu visiter tous les villages prévus dans leur programme, même s'ils ont eu à subir des contrôles répétés et insistants de la part de la police et de l'armée ; on leur a par contre interdit de visiter la prison de Cerro Hueco. L'un des groupes s'est rendu à la Realidad (municipalité de Las Margaritas), où il a pu observer 5 véhicules militaires postés à 300 mètres de l'Aguascalientes ("centre de résistance" zapatiste), et de nombreux survols d'hélicoptères. Il a aussi été à Guadalupe Tepeyac (cet ancien bastion zapatiste vidé de ses occupants et occupé par l'armée se trouve à une vingtaine de kms de La Realidad) ; commentaire d'un de leur guides : "Hier on pouvait voir dans le campement militaire de Guadalupe Tepeyac des mouvements de tanks et de troupes exécutant des exercices, mais aujourd’hui, alors que la commission nord-américaine est ici, vous pouvez vous rendre compte que la terre les a avalés".

q Le Centre des Droits Humains de la Montagne Tlachinollan, (Guerrero) signale d’importantes mobilisations de troupes de l’armée fédérale dans l'état, ainsi que des barrages routiers avec fouille systématique des véhicules et interrogatoire des passagers, suite à l’attaque de la guérilla du 4 juillet dernier, qui a coûté la vie à deux agents de police (cf. Ya Basta précédent, 5 juillet).

q En hommage à son travail pour la paix au Chiapas et au Mexique, le Mouvement pour la Paix Juste et Digne et des représentants de plusieurs organisations internationales ont remis à Mgr Samuel Ruíz et à d'autres ex-membres de la CONAI un diplôme accompagné d'un millier de signatures de personnalités et d'organismes internationaux reconnaissant leur travail au sein de cette commission aujourd’hui disparue (cf. Ya Basta n° 68, 8 juin 98). Parmi les signataires, plusieurs prix Nobel de la paix : le Dalaï Lama, Rigoberta Menchú, Adolfo Perez Esquivel, Desmond Tutu, Oscar Arias...

 

11 juillet

q Interrogé à New York sur une éventuelle médiation ONUsienne entre le gouvernement mexicain et l’EZLN, Kofi Annan, Secrétaire Général des Nations Unies, a admis que le conflit au Chiapas sera l'une des questions qu'il étudiera durant sa tournée prochaine dans cinq pays latino-américains, et que l’ONU pourrait jouer un rôle important dans le processus de pacification du conflit. Mais il a précisé "cela dépendra de ce qui se passera lors de ma visite [du 21 au 23 juillet au Mexique], des discussions que nous aurons et des demandes qui me seront faites". Il a aussi fait savoir qu'il rencontrera les autorités officielles, l’opposition et des ONGs lors de sa visite.

q En réaction aux déclarations de Kofi Annan, le ministère des relations extérieures du Mexique a annoncé qu’il avait remis un rapport aux services de l’ONU sur l’action du gouvernement au Chiapas, "dans un souci de transparence et d’ouverture continuellement pratiqué par le gouvernement mexicain. Ce n’est en aucun cas une invitation à ceux qui l’on reçu à réaliser une quelconque action. C’est un conflit entre mexicains, qui sera résolu entre mexicains".

q Dans les communautés de Xoyep et Polhó (municipalité de Chenalhó), où il y a toujours des groupes de déplacés, les maladies gastro-intestinales se répandent, et trois réfugiés en sont morts ces dernières heures. Le ministre de la santé de l’état du Chiapas estime que cela est dû au fait que les institutions gouvernementales n'ont pas pu avoir accès à ces communautés et mettre en place des programmes de prévention.

q Dans une conférence de presse, le député fédéral pour Ocosingo Norberto Santiz Lopez a démenti les accusations du Centre des droits humains Miguel Agustín Pro Juárez dont le rapport (cf. 10 juillet) l'accuse d’appartenir et de financer le groupe paramilitaire MIRA.

q Réactions des membres de la COCOPA au "plan d'apaisement" du gouvernement (suite) : le député du PRD Gilberto Lopez y Rivas pense qu'il ne mène nulle part, et déplore qu'il ne parle ni des paramilitaires, ni du retrait de l'armée des communautés indiennes. Germán Martinez insiste pour que le gouvernement intègre dans son plan un redéploiement militaire et d’autres mesures "qui permettent réellement de donner un signe clair à l’EZLN". Mais le sénateur PRIiste Oscar Lopez Velarde (encore lui, on croyait qu'il devait quitter la COCOPA ? cf. Ya Basta n°68, 31 mai 98), estime que la COCOPA "n'a pas à juger la proposition du gouvernement", et que celui-ci fait "une fois de plus" preuve de sa volonté de dialogue. Il ajoute qu'un éventuel repositionnement de l'armée, désarmement ou armistice doit nécessairement être négocié entre les deux parties [ce qui est une façon de dire que l'EZLN doit reprendre le dialogue sans condition préalable]. Un autre PRIiste, Francisco Gil Castañeda, a appelé l’opposition à ne pas dénigrer la proposition du gouvernement, argumentant que seul l’EZLN doit la juger et y répondre. Il a aussi estimé que pour renouer le dialogue, il fallait trouver "d'autres formules" que celle utilisée pour le dialogue de San Andrés, qui, selon lui "est épuisée". Enfin, il trouve que les récentes interventions du président Zedillo à propos du Chiapas ont été "très opportunes"...

q Le gouvernement rend public le document détaillant les 14 mesures d’apaisement qu’il propose.

q Les commissions du Parlement pour les droits humains et la défense ont demandé à rencontrer les ministres de la Défense et de l’Intérieur pour qu’ils leur expliquent les fondements constitutionnels des opérations de sécurité menées dans le pays. Ils attendent aussi des informations du ministère de l’Intérieur sur les enquêtes concernant les violences qui ont eu lieu au Chiapas.

q A Taniperlas (municipalité officielle d'Ocosingo), dans le cadre du Programme d’Alliance avec les Campagnes, le gouverneur du Chiapas a remis une aide de 1 million 300 mile pesos, sous forme de haricots, moutons, porcs, etc..., destinée à 34 communautés de la région des Cañadas. Cette région est l'une des principales zones d’influence de l’EZLN.

q Un groupe d’artistes italiens annonce la sortie d'un disque compact pour réunir des fonds destinés à la construction d’un hôpital au Chiapas.

q Eusebio Vazquez Juarez, le principal dirigeant de l’OCSS (Organisation Paysanne de la Montagne du Sud) de Tepetixtla (Guerrero), a été assassiné de 7 balles de 9 millimètres. Selon son père, "Eusebio dénonçait les policiers et l’armée, et cela ne leur plaisait pas, c’est pour ça qu’ils lui ont envoyé des menaces anonymes. Ce sont les seuls ennemis qu’il avait, parce qu’il défendait les droits des paysans et dénonçait le gouvernement. Il n’avait de problème avec personne d'autre. Le coupable, c’est le gouvernement". L'OCSS est une organisation paysanne radicale, qui est l'objet d'une répression légale et extralégale constante depuis sa naissance en 1994. Le 28 juin 95, 17 de ses membres ont été assassinés par la police dans une embuscade, à Aguas Blancas. Après l'apparition de l'EPR, lors du premier anniversaire du massacre d'Aguas Blancas, le gouvernement l'a accusée d'être liée à la guérilla, et nombre de ses militants ont été arrêtés, séquestrés, torturés ou assassinés.

q Dans une série de communiqués, l’ERPI (Armée Révolutionnaire du Peuple Insurgé, cf. Ya Basta n°69, 10 juin 98) revendique l'attaque de Los Pantanos (cf. Ya Basta n°70, 23 juin), où ils disent avoir anéanti une colonne de 50 soldats, et celle de Chilapa-Tlapa (cf. Ya Basta précédent, 5 juillet), où sont morts 2 policiers. Ils expliquent qu'il s'agit d’ "une réponse d’autodéfense" après l'attaque militaire d'El Charco (cf. Ya Basta n°68, 8 juin 98), où "sept civils et quatre de [leurs] combattants ont été assassinés".

 

12 juillet

q Le ministre de l'Intérieur Francisco Labastida Ochoa a déclaré à propos du plan gouvernemental d'apaisement qu’il ne sera plus fait de "concessions unilatérales" à l’EZLN. Il a ajouté que la COCOPA n'avait pas à juger la proposition gouvernementale, ni à présenter une contre-proposition, ni à "se changer en interlocutrice du gouvernement". Il a enfin réaffirmé que le gouvernement n'avait pas l'intention d'accepter une médiation ONUsienne du conflit, qui doit, a-t-il dit, "se régler entre mexicains" [bref, l'EZLN doit se soumettre, la COCOPA la boucler, et l'ONU regarder pudiquement aileurs]. Position d'ailleurs confirmée par Emilio Rabasa Gamboa (représentant gouvernemental pour le conflit au Chiapas), qui a expliqué que s'ils leur avaient "donné des informations" (cf. 10 juillet), c'était "pour prouver qu'on a rien à cacher".

q Le directeur du Centre des Droits Humains Miguel Agustín Pro Juárez fait savoir que la PGR (police judiciaire) a demandé à son organisation de lui fournir des informations sur le groupe paramilitaire MIRA (Mouvement Indien Révolutionnaire Antizapatiste). Il avoue sa surprise, "c'est incroyable qu'ils s'intéressent à ce groupe, alors que cela fait longtemps qu'on en parle, et que les gens s'en plaignent", et sa conviction profonde que "cela n'est pas [leur] travail". Il annonce cependant son intention de collaborer avec la PGR, "mais nous exigerons aussi qu'ils fassent leur travail, qui est d'ouvrir une enquête".

q Une caravane composée de mexicains, d'américains et de français est partie de Mexico pour amener plusieurs tonnes de vivres et de médicaments dans les zones zapatistes, et faire du travail humanitaire. Ils ont prévu de rester au Chiapas huit semaines.

q A Tepetixtla, plusieurs centaines de militants de l’OCSS ont assisté à l’enterrement de leur dirigeant, assassiné la veille. A l'issue de la cérémonie, une partie d'entre eux, emmenés par les femmes, ont occupé les bureaux de la Police Judiciaire de l'état, pour exiger le retrait de la police de la ville, ainsi qu'une enquête sur la responsabilité du chef de la police dans l’assassinat, et sur ses liens présumés avec un groupe paramilitaire qui agit dans la zone, sous la protection de l'armée. Les manifestants demandaient aussi le départ de l'armée, qui occupe la région depuis l'apparition de l'EPR, il y a trois ans. Ils ont enfin demandé à Mireille Roccatti, présidente de la CNDH, de diligenter une enquête sur les violences commises à l'encontre des militants de l'OCSS.

q Guerrero, toujours : un délégué du CRESIG (Conseil Régional de la Montagne du Guerrero, organisation créée en 1996 avec le soutien du ministère du Développement Social), dénonce que des fonds publics, destinés à des actions sociales, ont servi à financer les opérations d’un groupe paramilitaire dirigé par des responsables PRIistes, dont il donne les noms. Il confirme que le groupe travaille en collaboration avec la police, et bénéficie de la protection de l'armée. Il accuse ce groupe paramilitaire d'être responsable de la violence dans la zone, et des assassinats de militants de l’OCSS, dont celui d'Eusebio Vazquez Juarez.

 

13 juillet

q En écho aux propos d'Oscar Lopez Velarde (cf. 11 juillet), Emilio Rabasa Gamboa, responsable gouvernemental pour le conflit au Chiapas, déclare que le gouvernement n'a pas d'opposition formelle à un éventuel repositionnement de l’armée, mais qu'il est indispensable de reprendre d'abord le dialogue avec l’EZLN, pour en discuter les modalités.

q Jesus Ortega Martinez, secrétaire national du PRD, fait savoir qu'après un débat interne, son parti s'est finalement prononcé contre l'idée d'une médiation internationale dans le conflit du Chiapas, et pour la création d'une instance de médiation, parce que le dialogue direct ne lui paraît pas viable.

q Germán Martinez Cazares, député du PAN et membre de la COCOPA, estime que si l’EZLN continue de ne pas répondre aux messages de la commission, "nous arriverons en position de faiblesse devant le gouvernement", et que cela ne les "aidera pas à demander des mesures d'apaisement plus effectives". Il plaide aussi pour une reformation de la CONAI, et ne se déclare pas hostile à une éventuelle intervention de l'ONU.

q Début de la tournée de Kofi Annan en Amérique Latine : il confirme qu'il se rendra au Mexique, et qu'il est en train d'étudier "un rapport sur le Chiapas, mais le gouvernement mexicain ne nous a pas demandé de l’aider".

q Le gouvernement mexicain a demandé des informations et des conseils à Washington pour créer un nouveau service d’information avec un porte-parole du gouvernement, sur le modèle de celui de la Maison Blanche. Ce service sera chargé de diffuser la version officielle sur les sujets importants, pour en finir avec les contradictions et coordonner les positions des différents ministères.

 

14 juillet

q Environ 250 indiens tzotziles de la municipalité de Chenalhó se sont rassemblés devant le palais du gouvernement du Chiapas (à Tuxtla) pour demander aux autorités de l'état d’intervenir en faveur de leurs 85 compagnons détenus suite au massacre d’Acteal (cf. Ya Basta précédent, 9 juillet). Ils ont l'intention d'y rester cinq jours, et si cela ne suffit pas, d'aller jusqu'à Mexico manifester devant le Palais National et le ministère de l'Intérieur.

q Le gouverneur du Chiapas Roberto Albores Guillén a présenté son propre "plan d'apaisement" pour le Chiapas, qui propose entre autres le "désarmement des groupes civils sans distinction de filiation politique, idéologique ou religieuse", la révision des procédures pénales lancées contre les personnes arrêtées au cours des opérations militaro-policières menées contre les municipalités autonomes Florés Magón et Tierra y Libertad, et la création de "conseils municipaux de transition" dans certaines municipalités autonomes, pendant que s'organiseraient des négociations afin de les "formaliser constitutionnellement". [Commentaire : le coup du "désarmement de tous les groupes armés", le gouvernement fédéral l'a déjà fait aux zapatistes après Acteal : c'est le prétexte qu'il a utilisé pour pénétrer au coeur des zones zapatistes (bien sûr, aucun groupe paramilitaire n'a été désarmé) ; on peut donc lire ce point comme une énième "proposition" de reddition de l'EZLN. La révision des procédures pénales s'inscrit dans cette stratégie du pouvoir qui consiste à provoquer toujours plus avant, pour présenter ensuite un recul minime comme une importante concession : après avoir attaqué les municipalités autonomes, il propose de libérer -peut-être- les personnes arrêtées à cette occasion : où est l'effort de détente ? (Dans la même veine, il y a les actuelles demi-propositions du gouvernement fédéral d'"étudier avec l'EZLN un éventuel repositionnement de l'armée" : pourtant, quand après Acteal, l'armée s'est "repositionnée" en pénétrant dans les communautés zapatistes, elle n'a pas jugé nécessaire d'"étudier la question" avec l'EZLN...). Bref, ce "plan d'apaisement" ressemble fort à un rideau de fumée].

q La direction du PAN de l'état du Chiapas accuse plusieurs hauts-fonctionnaires de l’état, dont le gouverneur lui-même, de fournir un soutien direct au PRI dans la campagne pour les élections locales du 4 octobre prochain. Estimant que "l'égalité des chances n'est pas garantie", le PAN annonce qu'ils envisagent de ne pas participer aux élections, et sollicitent l'intervention d'observateurs internationaux pour ces élections.

q Alan Arias, secrétaire de la COSEVE (Commission de suivi et de vérification de l'application des accords, une instance prévue par les accords de San Andrés, mais qui n'a jamais réellement fonctionné), a informé que le gouvernement tient prêt un projet de repositionnement de l'armée, mais qu'il ne sera appliqué "que dans le cadre de mesures bilatérales" et après reprise des discutions. Parmi les concessions que le gouvernement serait disposé à faire, figurerait la création de "poches de sécurité" autour de La Realidad et de Guadalupe Tepeyac. [NdC : si on comprend bien, il ne s'agirait même pas d'un retour de l'armée à ses positions d'avant Acteal, mais seulement d'un retrait de certains villages particulièrement symboliques].

q L’Union des Organisations de la Montagne du Sud (UOSS) accuse le gouvernement du Guerrero d’avoir organisé l'assassinat du dirigeant de l’OCSS Eusebio Vazquez Juarez (cf. 11 et 12 juillet) et de mener "une stratégie d’anéantissement des dirigeants et militants sociaux". Ce qui a valu au responsable juridique de la UOSS d’être mis en examen pour diffamation.

q D'après le journal (proche du pouvoir) El National, un groupe de 24 familles de paysans chiapanèques de la municipalité de La Independencia auraient décidé de quitter les rangs de l'EZLN après plus d'un an de participation, "parce que nous nous sommes rendus compte que cela ne nous apportait aucun bénéfice". Ils font donc savoir publiquement au gouvernement de l'état leur décision de retourner à la vie constitutionnelle, et lui demandent une aide et des machines agricoles [NdC : nul doute qu'ils les obtiendront].

q La chancellerie japonaise a recommandé à ses ressortissants de ne pas se rendre au Chiapas, jugé comme zone à risque à cause du conflit.

 

16 Juillet

q Après plus de 4 mois de silence, l'EZLN rend publics 2 communiqués. Le premier, adressé "à l’armée mexicaine, à l'armée guatémaltèque, à Interpol à Paris, et au Cisen [services de renseignements mexicains]", dit (texte intégral et intraduisible) : "Yepa, yepa, yepa, andele, andele ! arriba, arriba ! Yepa, yepa !" et est signé du "Sup. Speedy Gonzalez". Le second, signé par Marcos pour compte du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène, est adressé au peuple mexicain et aux peuples et gouvernements du monde entier. Très court et rédigé en nahualt (l'une des langues indiennes les plus parlées au Mexique, plutôt dans le centre du pays), il dit : "Zapata vit ! Zapata vit ! Ici est toujours votre père, il n'est pas encore mort ! Zapata vit !".

q La COCOPA a rencontré le responsable gouvernemental pour le conflit au Chiapas et le ministre de l'Intérieur, pour discuter des plans de détente proposés par le gouvernement fédéral et celui du Chiapas. Pas grand-chose n'a filtré de cette réunion, mais il semble que la COCOPA, sans rejeter en bloc les propositions, insiste sur la nécessité d'un repositionnement de l’armée et du désarmement des groupes paramilitaires.

q Un indien PRIiste a été assassiné dans d’une embuscade à El Bosque. Le sous-procureur de justice du Chiapas accuse les bases d'appui zapatistes.

q Le représentant diplomatique de l'Union Européenne et l’ambassadrice d'Autriche ont affirmé que l’Europe considère que le conflit du Chiapas doit être résolu par les mexicains eux-mêmes, mais que cependant la clause démocratique contenue dans l’accord commercial Mexique-UE permet un "dialogue constructif et un échange d’opinions". Ils ont ajouté que ce qui se passe au Chiapas ne poserait pas de difficultés particulières pour la négociation de la seconde partie de l'accord (celle qui concerne de manière spécifique le libre-échange), qui doit avoir lieu en septembre-octobre. Mais que l'intérêt porté par l'opinion publique européenne à la situation au Chiapas pourrait avoir une influence sur la ratification de l'accord par les parlements des différents pays. Rappelons que pour l'instant, seuls les parlements de Suède et de Finlande ont déjà ratifié l’accord [à nos banderoles...].

q Neuf des personnes détenues suite à l'opération militaro-policière de Taniperlas pourraient être libérées sous contrôle judiciaire si elles payent un peu plus de 150.000 pesos (amende, dommages-intérêts et caution ; somme totale semble-t-il). Mais elles préfèrent ne pas sortir pour l'instant, parce que trois de leurs camarades ne sont pas sur la liste des libérables, et qu'en plus, une fois libérées, elles devront aller pointer chaque semaine à Tuxtla Gutiérrez, ce qui engendrerait un coût de 250 pesos par semaine pour les indiens, et plus encore pour ceux qui habitent à Mexico.

q Le gouverneur du Chiapas a rencontré quelques 140 conseillers de la Chambre du Commerce canadienne, pour inviter les investisseurs à s'intéresser au Chiapas. "La sécurité juridique de la possession de la terre est une des meilleures garanties pour les investisseurs au Chiapas" a-t-il fait valoir.

q Le Congrès américain informe que le Pentagone a fourni au Mexique l'équivalent de 89 millions de dollars en matériel et en formation technique pour lutter contre le narcotrafic, ces trois dernières années. Mais il estime que cela a été d’une "utilité limitée", parce que mal organisé entre les deux gouvernements [NdC : et peut-être même que cela a servi à autre chose qu'à lutter contre le narco-trafic...].

 

17 juillet

q Publication d'un très long communiqué signé par le sous-commandant Marcos, et intitulé "En haut et en bas, masques et silences" (cf. encadré).

q Le soir même, le ministère de l'Intérieur répond par un communiqué de 14 lignes, répétant son bla-bla habituel : qu'il "cherche une solution politique et pacifique" au conflit, que c'est l'EZLN qui refuse de dialoguer, etc.

q La COCOPA a remis au ministre de l’Intérieur ses observations sur le projet de détente du gouvernement. Elle y réaffirme sa conviction qu'un repositionnement de l’armée fédérale est nécessaire, tout comme un démantèlement des groupes paramilitaires.

q Dans une lettre adressée aux présidents Clinton et Zedillo, et aux parlements américain et mexicain, l'Association Nationale des Avocats des États-Unis dénonce que sous couvert de lutte antidrogue, le Pentagone fournit des équipements militaires au Mexique, et entraîne des officiers mexicains pour des missions de contre-insurrection au Chiapas (sur la participation des États-Unis à la guerre au Chiapas, voir aussi Ya Basta n°63, 26 avril, et n°71, 5 juillet 98).

q Intox (I) : Selon le journal (pro-gouvernemental) Excelsior, l’armée mexicaine est en alerte maximale, persuadée que l’EZLN passera à l'offensive lundi 20 juillet, en attaquant plusieurs campements militaires. Le tuyau vient sûrement de Hernández Aguilar, ex-procureur de Justice du Chiapas, qui divulgue dans la presse le contenu des "archives secrètes de la police" (cf. Ya Basta n° 71, 8 juillet). Mais il a tout l'air d'être crevé...

q Intox (II) Selon la Cronica de Hoy (dont la rumeur dit qu'elle appartient à l'ancien président Carlos Salinas de Gortari) les autorités mexicaines auraient arrêté ce qu'elles présentent comme un "militant en activité de l’EZLN", à sa descente d'avion. Luis Fernando Paz Cravioto venait de se faire expulser du Chili, où il séjournait en situation irrégulière, et la police mexicaine, informée par les services chiliens, l'attendait pour le cueillir. Au moment de son arrestation, il aurait crié "Vive l'EZLN, Vive le sous-commandant Marcos" (sans doute pour assurer tout le monde de son appartenance à l'Armée Zapatiste, des fois que des esprits chagrins viennent à en douter...). Il a été emporté dans les bureaux des services de Migration, et de là vers une destination inconnue. Les autorités n’ont pas donné plus de précisions sur cette "nouvelle", qui ne semble d'ailleurs pas avoir été reprise dans d'autres journaux.

q Plus de 600 organisations civiles et politiques de tout le pays vont lancer une campagne intitulée "Contre la guerre et pour la Paix et la Justice", pour évaluer s’il conviendrait de solliciter une médiation internationale. Cette campagne commencera le 22 juillet, par une manifestation devant le siège de l’ONU au Mexique. A cette occasion, un rapport sur la situation actuelle au Chiapas sera remis à Kofi Annan.

 

18 juillet

q Les habitants de la région du conflit zapatiste informent que les patrouilles et survols de l'armée ont considérablement augmenté ces derniers jours. Les mouvements les plus importants ont lieu dans les environs d'Altamirano et de l'ejido Morelia (chef-lieu de la municipalité autonome 17 de noviembre).

q Interviewés séparément, les parlementaires et membres de la COCOPA Gilberto López y Rivas (PRD), Felipe de Jesus Vicencio (PAN), Francisco Gil Castañeda (PRI), Higinio Martínez (PRD) et Luis H. Alvarez (PAN) ont affirmé que le dernier communiqué zapatiste ouvre des possibilités nouvelles de reprise du dialogue. Sur l'"information" publiée par l'Excelsior selon laquelle l'EZLN s'apprêterait à attaquer 6 positions de l'armée mexicaine, les députés et sénateurs PRD et PAN considèrent qu'il s'agit de mensonges et de propagande visant à décrédibiliser les zapatistes. López y Rivas affirme qu'"il est évident que cela vient de l'armée, ou même du gouvernement, pour essayer de contrecarrer le communiqué du sous-commandant Marcos".

q Les membres de la caravane "l'éducation pour la paix" informent des progrès de la construction du "collège zapatiste en rébellion 1° de enero" à Oventic (Chiapas). Grâce aux dons venus du Mexique et de l'étranger, 4 salles de cours, une bibliothèque et une salle d'ordinateurs sont prêtes ; une autre salle et deux dortoirs sont en construction ; le collège devrait commencer à fonctionner à la rentrée. La caravane fait appel à la solidarité pour envoyer toute sorte de matériel (matériel de construction ou éducatif) pour ce projet ; contact par téléphone (-619- 232 28 41, aux États-Unis), fax (-619- 232 05 00, idem) ou Internet : 74174.1671@compuserve.com et mariano@mac.com.mx. On peut consulter aussi leur page Internet : http://www.igc.org/mexicopeace.

q Un groupe d'observateurs d'Amnesty International entame une mission d'observation des droits humains au Mexique. Ils vont visiter le Chiapas, le Guerrero et le Oaxaca.

q La Banque Mondiale a octroyé au Mexique un prêt de 300 millions de dollars pour réaliser des projets productifs et lutter contre la pauvreté dans les régions indiennes du pays.

 

19 juillet

q 40 mexicains sont morts déshydratés ces derniers jours, en essayant de traverser clandestinement la frontière avec le Texas (état américain qui subit en ce moment une très forte vague de chaleur).

 

21 juillet

q Publication d'une Ve Déclaration de la forêt Lacandone, document signé par le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène - Commandement Général de l'EZLN, et daté du 19 juillet 1998. Les zapatistes y font l'historique du dialogue de San Andrés et du non-respect par le gouvernement des accords signés, et réaffirment leur soutien au projet de loi de la COCOPA. Ils estiment que le dialogue et la négociation sont encore possibles s'ils sont véritables, et que pour qu'ils soient viables, il y a trois obstacles à dépasser : l'absence de médiation, la guerre et le non-respect des accords. Ils rappellent que leur "principale bannière dans la lutte pour la démocratie, la liberté et la justice au Mexique [est] celle de la reconnaissance des droits des peuples indiens", et appellent "tous les hommes et les femmes honnêtes à lutter pour [cela] et pour la fin de la guerre d'extermination". Ils appellent aussi les peuples indiens, la société civile nationale, les organisations politiques et sociales indépendantes et les parlementaires mexicains à soutenir et défendre le projet de loi de la COCOPA. Dans cette optique, ils annoncent une "consultation nationale" sur ce projet de loi, et "pour l'arrêt de la guerre d'extermination". Rappelons que les "Déclarations de la forêt Lacandone", sont la façon dont les zapatistes ont pris l'habitude de fixer leurs grands axes de lutte : déclaration de guerre au gouvernement et revendications (Ière déclaration, janvier 1994), appel à la Convention Nationale Démocratique, (IIe déc., juin 94), lancement du Mouvement de Libération Nationale (IIIe déc., janvier 95) annonce de la création du Front Zapatiste de Libération Nationale (IVe déc. janvier 96). Rappelons aussi que le projet de loi indienne de la COCOPA a été élaboré par cette commission fin 96, pour essayer de mettre fin à la crise du dialogue de paix, bloqué depuis septembre de la même année ; il reprend l'essentiel des accords de San Andrés (signés en février 1996 sur les droits et la culture indiens), pour les élever au rang constitutionnel. Mais le gouvernement refuse d'accepter ce projet de loi (contrairement aux zapatistes) ; c'est pour cela qu'il a en élaboré un autre, concurrent, au printemps 98.

q Le ministre mexicain de l'Intérieur a déclaré dans une interview que le gouvernement n'a pas l'intention de retirer son projet de loi indienne. Il a ajouté que les autorités veulent "résoudre les problèmes des indiens du Chiapas" et que peu leur importe si Marcos veut "rester un, deux ou cinq ans dans la forêt".

 

22 juillet

q Dans un communiqué, le ministère de l'Intérieur se prononce pour un "dialogue direct et sans conditions" avec l'EZLN. Le texte réaffirme aussi que le gouvernement ne fera pas marche arrière en ce qui concerne le projet de loi indienne du président Zedillo.

q 52 parlementaires américains ont envoyé une lettre à Zedillo pour manifester leur "préoccupation" à propos des expulsions d'observateurs des droits humains du Mexique (cf. aussi Ya Basta n°71, 9 juillet 98).

 

23 juillet

q Kofi Annan et Ernesto Zedillo se sont rencontrés à Mexico, et ont parlé, entre autres, du Chiapas. Après leur entretien, M. Annan a déclaré que Zedillo lui avait donné une "information utile, exhaustive et complète sur le Chiapas" et a appelé "l'autre partie" (l'EZLN) à "revenir à la négociation et à reprendre le dialogue" ; il a ajouté que l'attitude du gouvernement mexicain au Chiapas lui semblait "correcte", et s'est dit convaincu que les autorités cherchaient une solution politique au conflit. M. Annan n'a pas reçu les ONGs qui voulaient le rencontrer [ceci explique sûrement cela, NdC]. Cependant deux délégations des ONGs ont pu remettre des documents aux adjoints du responsable de l'ONU. Parmi ces documents, des rapports sur les violations des droits humains au Mexique, une vidéo sur les massacres d'Acteal et d'El Bosque, et des propositions pour que l'ONU aide à trouver une solution au conflit au Chiapas (installation d'un bureau permanent de l'ONU pour suivre la situation des droits humains, nomination d'un envoyé spécial ou "effort direct pour rétablir le dialogue"). Finalement, les militants des droits humains non-reçus par Annan ont manifesté devant le siège de l'ONU à Mexico (où se trouvait le secrétaire général de l'ONU), et ont crié des slogans hostiles au gouvernement.

 

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Résumé du communiqué zapatiste publié le 17 juillet

 

Il s'agit d'une analyse de la situation politique au Mexique : le porte-parole zapatiste commence par décrire la corruption et l'impunité du régime de Parti-état, et dresse le bilan de la première moitié du sexenat du président Zedillo, parlant de "crime quotidien, (...) modèle économique imposé avec les arguments imparables que sont les baïonnettes, la prison et les cimetières", et dont les "points forts" ont été les massacres d'Aguas Blancas (Guerrero, juin 95), Acteal (Chiapas, déc. 97), El Charco (Guerrero, juin 98) et Unión Progreso et Chavajeval (Chiapas, juin 98). Il explique que le régime mexicain porte plusieurs masques, comme par exemple celui de l'état de droit, au nom duquel "on impose des mesures économiques, on assassine, on emprisonne, on viole, on détruit, on traque, on fait la guerre" ou celui de la macro-économie (qui parle de "redressement économique", d' "indices financiers", de "croissance", etc). Il critique la politique néolibérale du gouvernement, en citant des chiffres selon lesquels en 16 ans [c'est à dire depuis que des politiques néolibérales ont commencé à être appliquées au Mexique, à l'époque du président Miguel de la Madrid, NdR] la pauvreté a dramatiquement augmenté (alors qu'elle avait reculé entre 1968 et 1981), ainsi que la concentration des richesses et la détérioration des services sociaux. "La fatalité de la globalisation impose un silence absolu et un conformisme dévot. Ce qui doit nous préoccuper, ce n'est pas que cette résignation ait atteint La Havane [allusion à des déclarations récentes de Fidel Castro, NdT], mais que la destruction des nations (qui va de pair avec la globalisation) nous apparaisse comme quelque chose d'évident, de naturel, d'incontestable. Avec le grand capital, le néolibéralisme nous a construit un ennemi formidable, qui peut décider des guerres, des faillites, des dictatures, des "démocraties", des vies et surtout des morts, n'importe où dans le monde. Mais ce processus de globalisation totale (économique, politique et culturelle) ne signifie pas l'intégration des différentes sociétés avec leurs particularités. Au contraire, il implique la domination d'un seul mode de pensée : celui du capital. Dans cette guerre de conquête, tout et tous doivent se soumettre aux critères du marché, et ce qui s'y oppose ou fait obstacle sera éliminé. Mais de plus, la globalisation implique la destruction de l'humanité comme collectif socioculturel et sa réorganisation comme partie du marché. S'opposer au néolibéralisme et le combattre, ce n'est pas seulement un choix politique ou idéologique, c'est une question de survie de l'humanité. Quelqu'un a dit qu'être contre la globalisation, c'était comme être contre la Loi de la gravitation [re-allusion à Castro]. Et bien tant pis, à bas la Loi de la gravitation !".

Le communiqué dit aussi que la guerre menée par Zedillo a fait "sept victimes : la paix, le dialogue comme façon de résoudre les conflits, les indiens, la société civile nationale et internationale, la souveraineté nationale, la transition vers la démocratie, la COCOPA [Commission de Concorde et Pacification] et la CONAI [Commission Nationale de Médiation]". Il ajoute que le non-respect des accords de San Andrés a anéanti la confiance qu'on pouvait avoir dans le gouvernement : "sans la confiance il est impossible d'arriver à des accords. Et si ce n'est pas pour arriver à des accords, alors pourquoi dialoguer ?".

Finalement, le texte laisse entendre que les zapatistes sont prêts à défendre le projet de loi indienne de la COCOPA : "le gouvernement a traité la COCOPA avec des moqueries, des croche-pieds, des soufflets et des sabotages. L'EZLN ne fera pas de même". Il sous-entend aussi qu'on peut s'attendre sous peu à de nouvelles initiatives politiques de la part des zapatistes.

 

Au milieu du communiqué sont glissés deux contes du vieil Antonio, dont celui-ci, à propos de "la comparaison du révolutionnaire et des masses avec le poisson dans l'eau, et de la stratégie de contre-insurrection qui consiste à "retirer l'eau au poisson", que recommandent aujourd'hui les conseillers gouvernementaux : (...) il était une fois un très joli poisson qui vivait dans la rivière. On raconte que le lion des montagnes vit le poisson, et eut envie de le manger. Il alla à la rivière, mais il ne pouvait nager et attaquer le poisson. Alors il alla demander conseil à la sarigue* , qui lui dit : "c'est très simple ; le poisson ne peut vivre sans eau. Tu n'as qu'à boire l'eau de la rivière, comme ça le poisson sera immobilisé, et tu pourras l'attaquer et le manger". Le lion des montagnes fut satisfait du conseil de la sarigue, et pour la récompenser, lui donna une place à sa cour. Il alla à la rivière, et commença à boire. Il bût tant d'eau que son ventre éclata, et qu'il mourut. La sarigue se retrouva au chômage. Et voilà". [NdT : toute ressemblance de la sarigue avec Adolfo Orive, conseiller du ministre de l'Intérieur, semble bien ne pas être une coïncidence].

 

* sorte de marsupial vivant seulement sur le continent américain.