Bulletin du CIEPAC n° 176.
Dans la campagne chiapanèque,
l’utilisation de l’ALENA par les entreprises produisant
des OGM.
les groupes Savia (du groupe mexicain PULSAR), Monsanto et Novartis
font partie des principales entreprises internationales productrices de
graines transgéniques dans le monde. Cette étude réalisée
par le CIEPAC, dans différentes municipalités du Chiapas
et à la frontière du Guatemala, montre quelques expériences
vécues entre les paysans et ces entreprises.
HISTOIRE DU REQUIEM POUR LA CAMPAGNE.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, pour la compréhension de
l’impact du traité de libre échange (TLC ou NAFTA, ou ALENA)
sur les zones rurales, il est important d’expliquer au moins deux éléments
fondamentaux : ce qu’est le PROCEDE et ce qu’était la CONASUPO.
En préalable à la signature du traité de l’ALENA
avec le Canada et les Etats-Unis, le président d’alors (Carlos Salinas
de Gortari), réalisa la réforme en Janvier 1992 de l’article
n°27 de la constitution qui réglemente les statuts des communautés
indiennes (unité agricole de 10 hectares au bénéfice
commun d’un certain nombre de familles ou d’habitants de la communauté).
Le mois suivant est publié le Décret de la Loi Agraire qui
réglemente l’article 27 de la constitution. Pour sa mise en application,
le Programme de Certification des Droits Communaux et de régularisation
des titres de propriété des sols urbains (PROCEDE) est mis
en place. Ce programme a pour objectif de régulariser les droits
de propriétés des terres communales par l’envoi et la remise
des certificats et des titres de propriété. Pour cela, les
paysans appartenant à une communauté peuvent choisir volontairement
(ce choix étant certifié par un vote de 75% des habitants
de la communauté) de recevoir le certificat agraire.
Le but du gouvernement fédéral est de régulariser
avant la mise en application de l’ALENA (1er Janvier 1994) les titres de
plus de 29 000 communautés agraires dans tout le pays (soit 3,5
millions de paysans de communautés situées dans 4,6 millions
de parcelles et 4,3 millions de propriétés urbaines, sachant
que les communautés représentent 50% de la superficie du
territoire national et qu’elles sont peuplées de plus de 25% de
la population du pays). Dans le cas précis du Chiapas, l’objectif
est d’engager les 1 925 communautés de la région dans le
programme. En septembre 1998, il y a exactement un an, le gouvernement
du Chiapas a assuré que le travail de PROCEDE touchait 23,4% des
communautés de la région, principalement dans les municipalités
de Palenque, Salto de Agua, Tonala, Tecpatan, Cintalapa, La Trinitaria,
68% des municipalités de l’état s’étant déjà
engagées dans le programme PROCEDE.
En lui donnant le certificat de propriété du lopin de
terre qui lui revient dans la communauté, le gouvernement offre
au paysan la liberté de choisir librement soit de s’associer à
d’autres, soit de vendre sa terre, soit de la louer. Moyen élégant
de le pousser à se défaire de sa terre après avoir
étouffé la campagne par la misère. Conditions nécessaires
pour faire parvenir les investissements privés à la campagne,
nous verrons plus loin comment.
Dans les analyses menées par l’équipe de CIEPAC sur les
communautés paysannes et indigènes de l’état, le programme
du PROCEDE est considéré comme l’une des causes principales
des divisions des communautés et des organisations paysannes. Cependant,
pour le gouverneur par intérim, Roberto Albores Guillen, "Le PROCEDE
est un des instruments les plus importants contre les tensions au Chiapas.
Nous redoublerons d’efforts dans cette voie."
La compagnie Nationale de Subsistance Populaire (CONASUPO) est un organisme
public décentralisé destiné à réguler
le marché des graines basiques consommées par la majorité
de la population, dont le maïs, principal produit agricole de l’alimentation
mexicaine. Sa chaîne de magasins alimentaires répartie dans
tout le pays permettait la distribution simultanée du maïs
sur tout le territoire. Comme l’industrie des engrais, autre élément-clé
de la production agricole, la CONASUPO a été privatisée
en 1999.
En dehors des tonnes approvisionnées dans les zones ayant subi
les désastres dus aux fortes pluies de septembre 1998, la CONASUPO
pensait acheter 400 000 tonnes de maïs dans l’état du Chiapas,
soit 75% des récoltes de l’état., 220 000 tonnes de cette
production ont été récoltées dans 54 municipalités
très pauvres, réparties sur 6 des 9 régions économiques
du Chiapas.
En fermant les 170 magasins de la CONASUPO, le gouvernement a enterré
le seul débouché alternatif possible pour les indigènes
et les paysans. De son côté, l’entreprise MASECA pensait acheter
150 000 tonnes de maïs au Chiapas, l’entreprise MINSA entre 30 et
35 000 tonnes et les petits acheteurs environ 15 à 20 000 tonnes
de maïs. Cependant, les incendies de forêts (200 000 hectares
brûlés) et les inondations (la catastrophe naturelle la plus
importante depuis le tremblement de terre de 1985, selon le président
Ernesto Zedillo), ont détruit plus de 70% de la production du Chiapas.
L’HISTOIRE DU MELON
Les paysans du District de Riego San Gregorio (municipalités
de Frontera Comalapa et La Trinidad) ont pu faire reconnaître ces
terres nationales comme communautaires. Ils ont commencé par produire
du melon, une production importante a été possible pendant
une période, sans maladie ni fléau. Rapidement tous les paysans
de la région ont semé du melon et le marché a été
inondé. En 1992, la société formée par les
paysans de quelques-unes des communautés s’est associée avec
un soi-disant entrepreneur du Texas, EEUU, qui leur promettait un marché
et ont planté 300 hectares de melon. L’entrepreneur est parti avec
une partie de la production et a disparu. Il a été dit aux
producteurs que le produit ne s’était pas vendu et que l’on n’aurait
pas de quoi les payer.
Par deux fois, les paysans ont envoyé leurs représentants
à l’adresse de la supposée compagnie au Texas et ils ont
appris la triste réalité : l’entreprise n’existait pas et
n’avait ni bureau ni magasin. Ils ont depuis une dette d’un peu plus de
300 millions de pesos qui a continué à augmenter avec les
fraudes successives qui ont suivi. Comme ils le disent eux mêmes
: "Nous nous enfonçons chaque jour un peu plus".
Puis, sont arrivées les maladies dues à la monoculture
et ils ont recommencé à cultiver du maïs, mais les magasins
de la CONASUPO ont été privatisés et le maïs
n’a pu être vendu. Les paysans de la région affirment que
les autorités municipales elles mêmes, ainsi que les autorités
de l’état et de la région, insistent (quand on daigne les
informer sur les projets agricoles gouvernementaux), pour qu’il ne soit
plus planté de maïs parce qu’il vaut mieux l’acheter moins
cher aux Etats Unis.
L’HISTOIRE DE LA PASTEQUE
Au premier trimestre de l’année 1999, il a été
proposé aux mêmes paysans des communautés de semer
des pastèques avec l’engagement de vendre la production sur les
marchés intérieur et extérieur. L’entreprise NOVARTIS
a livré les semences hybrides de pastèques de marque ROGERS.
"Ce contrat interdit la diffusion de semences sans l’autorisation de NOVARTIS
Seeds, Inc. "comme le stipule le texte inscrit sur le paquet de semences.
La boîte de semences leur a été attribuée
au prix approximatif de 2 000 pesos pour 5 000 semences (soit l’équivalent
de ¾ d’hectare de semence). Les fertilisants et les herbicides ont
été livrés avec les semences par l’entreprise MONSANTO
qui diffuse ses produits sur l’ensemble de la région et propose
une assistance technique.
La production moyenne de pastèques s’est élevée
à 35 t par hectare avec des pics à 25 ou 35 t par demi hectare.
180 hectares de pastèques ont été semées dans
le District de Riego.
Sous la devise de la MONSANTO, CO. (St Louis Missouri, USA), "Alimentation,
santé et espoir", l’entreprise internationale, distribue largement
au Chiapas les herbicides de marque RANGER et RIVAL. L’autre herbicide
connu est celui de marque FAENA qui coûte entre 78 et 80 pesos le
litre. Le paysan a besoin de 6 litres de produit par hectare, qui devra
détruire toutes les herbes et fourrages qui poussent avec les cultures
d’avocats, de citrons, de prunes, de pêches, de poires, de pommes,
de café, de bananes, de mangues, de papayes, de luzerne, ….
Dans l’une des communautés de Frontera Comalapa, 35 hectares
de pastèques ont été plantées par 13 paysans.
Ils ont établi avec l’entreprise, un contrat pour l’exportation
et la consommation nationale à 80 centimes le kilo. Le marché
national est descendu entre 40 et 50 centimes. Selon le contrat, la pastèque
pour l’exportation aurait dû leur être achetée à
1,2 pesos et finalement elle a été achetée à
60 centimes. "Après, il est parti avec les pastèques et ne
nous a jamais payés, nous n’avons jamais vu le logo de l’entreprise,
mais nous supposons qu’ils étaient de connivence avec le gouvernement.
" affirme Don Juan, triste et trompé.
La suite devient classique. Les paysans récoltent des tonnes
et des tonnes de pastèques. Ces récoltes ont éclaté
et pourri au soleil malgré les soins prodigués de jour comme
de nuit par les paysans. De nouveau la dette : ils devaient 307 000 pesos
pour le crédit contracté par les 13 paysans. On a menacé
certains propriétaires de saisie (leur maison, les terres et les
tracteurs).
Une famille a planté ses 8 hectares de maïs avec de la
pastèque. Elle n’a rien vendu même à 1 peso la pastèque.
Maintenant on lui propose de semer des tomates. "Le gouvernement et les
entreprises viennent et s’engagent à exporter les produits à
des prix fixés par contrat, mais ces contrats ne sont jamais respectés",
disent les paysans.
Les représentants des entreprises comme les techniciens du gouvernement
donnent des crédits aux paysans du District de Riego parce que c’est
la seule région où ils sont assurés d’une bonne récolte
donc où ils ont une bonne sécurité pour le remboursement
du crédit.
Chacun doit apporter la moitié du crédit qui consiste
en l’approvisionnement des semences hybrides, des fertilisants et des herbicides,
avec la préparation du terrain et le salaire des journaliers, entre
autres. Ni le gouvernement ni l’entreprise ne supporte 100 % du coût
du crédit. Par contre, pour pouvoir recevoir le crédit, on
demande au paysan son titre de propriété donné par
le PROCEDE.
L’HISTOIRE DU CEMPASUCHL
Maintenant, une autre compagnie et d’autres techniciens du gouvernement
arrivent. Ils promettent que la culture du cempasuchil (fleur utilisée
entre autres comme colorant), leur assurera la richesse. En toute logique,
tous ne se sont pas mis à semer la fleur pour ne pas s’endetter
davantage. Beaucoup ont abandonné leur terres, d’autre ont cherché
à les louer même si c’était pour des prix modiques
et sont allés à la frontière des Etats Unis pour essayer
de passer le mur de métal, le désert et les patrouilles de
la frontière.
Dans une communauté, seulement 25 hectares ont été
risqués dans la culture du cempasuchil par le truchement d’un contrat
avec une entreprise de l’état de Queretaro, BIOMEX REKA S.A. Dans
son contrat, l’entreprise s’engageait à acheter 900 pesos la tonne
de fleurs et malgré l’incrédulité des paysans, ils
font croire à un rendement de 20 à 25 tonnes de cempasuchil.
Le crédit s’élevait à 4 777.75 pesos par hectare incluant
la préparation de la terre, la replantation, la fertilisation (15%
du crédit), le contrôle phytosanitaire (fongicides et insecticides),
la main-d’œuvre, les risques, la cueillette et l’assurance agricole (4.4%
du montant du crédit).
La récolte a eu lieu au mois de septembre pour la première
fois. Les paysans attendent d’entendre les premiers bruits de moteurs annonçant
l’arrivée des camions de l’entreprise qui emmènera les tonnes
de récolte.
REFLEXIONS
Tant que les dettes n’auront pas été remboursées
ou tant qu’elles augmenteront, les paysans n’auront plus de crédits.
Pour les réactiver, on étudie la possibilité qu’ils
remboursent en utilisant l’argent que leur donne le gouvernement par les
programmes officiels de "Combat contre la pauvreté", comme PROCAMPO
(appui économique du paysan par hectare semé de maïs,
qui durerait 15 ans à partir de la signature de l’ALENA avec pour
objectif de diminuer son impact négatif sur l’économie paysanne)
ou par le reversement du "salaire" donné par le programme de l’emploi
temporaire ou des miettes du PROGRESA (Programme d’éducation, Santé
et Alimentation).
Le gouvernement peut ainsi récupérer et réinvestir
ses propres fonds rassemblés grâce à la pauvreté
que génère sa politique agraire d’endettement du paysan et
des indigènes.
Certaines entreprises internationales veulent envahir les terres indigènes
de la zone de la Selva, Norte y Altos, grâce aux organisations paysannes
ou grâce à l’église. Pour cela, le programme du PROCEDE
doit donc être lancé avec force, non sans provoquer des divisions
à l’intérieur des communautés et des organisations
paysannes. Pour appauvrir ainsi des milliers d’indigènes, il suffirait
d’une saison agricole.
Nous constatons par ailleurs, que les zones de la Selva, Altos y Norte
du Chiapas, ont de grandes richesses pétrolières, du bois,
des potentialités hydroélectriques, ainsi qu’une grande richesse
naturelle pour la création de médicaments mais aussi, qu’elles
sont fortement militarisées dans les zones indigènes.
Tout comme les régions de la Frontière et de la Sierra
s’appauvrissent sur des terres immensément riches, la zone de la
Selva s’appauvrit à cause des milliers de militaires illégalement
installés sur les terres communales et paysannes, créant
des divisions dans la population, interdisant la vente et la commercialisation
de la production, obligeant les populations à se déplacer
dans les montagnes et exerçant des pressions et la surveillance
à partir de ses camps ; obligeant les populations à abandonner
leurs milpa (leur parcelle) et leur potager, les animaux et les volailles.
Ainsi se resserre le cercle de la faim pour la prochaine saison agricole.
Cependant trois éléments empêchent le projet néolibéral
de ces entreprises d’anéantir complètement les indigènes
de ces trois régions :
La difficulté de mettre en place le PROCEDE,
La présence des organisations paysannes fortes de leurs traditions
de lutte agraire,
L’absence de système d’irrigation qui puisse garantir la récupération
des octrois de crédits aux indigènes
L’Institut National de Recherches Forestières, Agricole et Piscicole
INIFAP, institution gouvernementale, réalise au niveau national
y compris au Chiapas, dans son programme "Amélioration Génétique
du Maïs", des études et des transferts technologiques sur du
maïs "riche en protéines". Ils espèrent produire 528
tonnes de semence pour le programme "Kilo por Kilo" du programme "Alliance
pour la campagne" lancé par le Secrétariat de l’Agriculture
et de l’Elevage (SAGAR).
Mais, comme l’a dit Don Juan, un paysan de la zone frontière,
"Avant on nous achetait un sac de maïs de 75 kilos à 115 ou
120 pesos et maintenant on le vend à 90 ou 70 pesos. "
Un autre paysan : "Parfois nous les paysans en savons plus que les
techniciens des entreprises et du gouvernement qui nous demandent comment
nous plantons ceci ou cela. Après avoir planté les pastèques,
nous n’avions plus de semence de maïs. Le crédit du gouvernement
vient du programme "Alianza pour la campagne" et avec cet argent, nous
achetons la semence hybride, mais à la fin du programme, nous nous
serons habitués à la semence hybride et il faudra qu’on la
paye à 100%".
L’HISTOIRE DE L’AUBE.
En résumé, ce cercle vicieux augmente la spirale de la
pauvreté : les entreprises nationales et internationales (de Quérétaro,
Jalisco, Yucatan etc.), accompagnées des autorités du gouvernement
arrivent auprès des paysans sans dire qui ils sont. Ils leur octroient
des prêts (des sacs d’herbicides), des semences "améliorées"
et hybrides. Il anéantissent ainsi l’autonomie des indigènes
en empêchant la reproduction et la revente de leur propre semence.
Ils s’assurent un marché permanent. Ils demandent les titres de
propriétés pour accorder le crédit. Ils promettent
des marchés à l’exportation, en assurant par contrat le transport
et la vente. Ils réalisent des transferts de technologies et de
connaissances des paysans. Ils inondent le marché, achètent
le produit moins cher que le tarif convenu par contrat ; ils endettent
le paysan et s’approprient ses biens, ou récupèrent en produit
le montant du crédit( ou même plus). Ou tout simplement, ils
disparaissent avec la production sans la payer aux paysans et ne reviennent
jamais.
Les tendances sont :
- Accélération de la privatisation des terres paysannes
au profit des grands propriétaires et des entreprises agricoles
- Augmentation de la dépendance alimentaire du pays. Le Mexique
a dépassé son taux d’importation de maïs depuis les
Etats Unis et l’entreprise MONSANTO entre autres, en est l’une des plus
grandes bénéficiaires avec la vente du maïs transgénique.
- Chute sur le marché intérieur des produits agricoles
et de leurs semences due à la disparition des magasins CONASUPO.
- Transformation du paysan propriétaire en journalier.
- Endettement accéléré du paysan avec augmentation
récurrente de la pauvreté et de l’exode rural vers les Etats
Unis ou vers les villes avoisinantes
- Remplacement de la culture du maïs par d’autres produits agricoles
transgéniques qui renforcent la dépendance pour l’obtention
des semences.
- Elimination lente des allocations ou des crédits aux paysans
par le gouvernement et remplacement par des crédits privés.
- Dépendance envers les entreprises internationales pour la
fourniture des pesticides.
- Prises de décision par les entreprises du type de production
agricole pour l’exportation sans prise en compte des besoins du pays.
- Réapparition des plantations de caféiers d’il y a quelques
décades avec des journaliers sans autonomie et avec une sorte de
chantage international du type : "Si tu veux manger, il faut m’acheter
les semences"
- Récupération des fonds gouvernementaux dédiés
à la lutte contre la pauvreté pour le remboursement des dettes.
- Privatisation, transferts des techniques ou en d’autres mots piratage
des connaissances paysannes.
- Dégradation des terres et effets écologiques néfastes
dus aux monocultures.
CIEPAC , CHIAPAS, MEXICO
25, Septembre 1999
Miguel Pickard.
Traduction : Laure.