"Si vous avez raté le début..."

(version du 10 mai 1996)


Voici une présentation d'événements au Chiapas qui résume les origines du mouvement Zapatiste :


  < Et les plus anciens parmi nos anciens racontent... >  
 
    
 
  

L'insurrection

Dans la nuit du 31 décembre 1993 au 1er Janvier 1994, une guérilla jusque-là inconnue descend des montagnes de l'État du Chiapas (sud-est mexicain), et occupe quatre villes : Las Margaritas, Ocosingo, Altamirano, et San Cristobal de Las Casas. Ils se disent Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), et placardent sur les murs une déclaration de guerre à l'Etat mexicain : la "Déclaration de la jungle Lacandonne". En dix points, ils réclament la terre pour ceux qui la travaillent, l'accès à l'éducation, à la santé, la démocratie, la justice, la liberté, la dignité pour tous et toutes, le respect des populations et cultures indiennes... Ils disent qu'après des années de luttes civiles et pacifiques qui n'ont mené à rien sinon à continuer de mourir de faim et de maladies curables dans l'indifférence générale, ils préfèrent mourir les armes à la main... Ce même jour est celui de l'entrée en vigueur l'ALENA, accord de libre échange entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada, qui achève de subordonner l'économie mexicaine à ses deux riches voisins.

Dans les jours qui suivent, l'EZLN parvient à occuper jusqu'à huit villes, qu'elle abandonne successivement pour se retirer dans la jungle, non sans avoir pris d'assaut les prisons et libéré les prisonniers, et saccagé les mairies et autres bâtiments abritant les autorités légales. L'armée Fédérale contre-attaque, bombarde sans distinction et terrorise la population civile, faisant plusieurs centaines de morts.

La mobilisation de la société civile

Très vite, plusieurs personnalités nationales et internationales, des dizaines d'organisations non-gouvernementales (ONGs) demandent au gouvernement et à l'EZLN de cesser les combats et de trouver une solution politique au conflit. La société civile mexicaine se mobilise pour soutenir les revendications de l'EZLN, demander la fin de la guerre et le respect des droits humains : le 12 janvier, une manifestation réunit un million de personnes à Mexico. Le gouvernement décrète un cessez-le-feu unilatéral, et propose un dialogue aux rebelles, mais l'armée occupe les villages.

Premier Dialogue

Des discussions commencent le 21 février, à San Cristobal (Chiapas), dans l'église de l'évêque Samuel Ruiz, qui s'est proposé dès le début comme médiateur entre l'EZLN et le gouvernement. Majoritairement indienne, dans un pays où les indiens sont marginalisés, méprisés, et constituent les plus pauvres des pauvres, où le mot "indien" lui-même est une insulte, l'Armée Zapatiste demande justice pour tous et toutes, indiens ou non, insistant sur le caractère national de ses revendications, et exigeant pour cela la démission du président Salinas, la fin du système de parti d'état, et la formation d'un gouvernement de transition vers la démocratie. Ils affirment en effet ne pas vouloir "imposer (leurs) idées à la société civile par la force des armes", et ne s'être organisés en armée que pour se débarrasser du "mauvais gouvernement", afin qu'ensuite la société mexicaine puisse se construire un futur meilleur ; car, disent-ils, "cela n'est pas le rôle d'une armée, si "démocratique" soit-elle". Ils disent vouloir, eux aussi, la paix, mais que la "paix" d'avant l'insurrection était en fait une guerre déguisée contre les indiens et les pauvres, et que ce qu'ils veulent, c'est "une paix juste et digne". Ils disent encore s'être "faits soldats, pour que plus jamais il n'y ait besoin de soldats".

La première consultation ; la CND

Le gouvernement propose quelques réformes ; l'EZLN s'en va consulter ses bases, les communautés indiennes zapatistes. En juin, après plusieurs mois de discussions dans les communautés, l'EZLN annonce qu'ils et elles rejettent les propositions du gouvernement, parce que celles-ci ne répondent pas à leurs attentes. Dans le même communiqué, l'EZLN appelle à la réalisation d'une Convention Nationale Démocratique (CND) : une rencontre entre tous les secteurs en lutte de la société civile mexicaine, pour que celle-ci s'organise, de façon indépendante. Ils expliquent : "Il n'y a pas qu'un seul chemin dans la lutte pour la démocratie, la liberté et la justice, mais ces chemins doivent se rencontrer". En pleine jungle, en territoire zapatiste, l'EZLN construit avec les moyens du bord l'infrastructure destinée à recevoir les quelques 6.000 délégué(e)s des organisations politiques et sociales indépendantes du parti d'état de tout le pays : Aguascalientes. Le 6 août, dans le discours d'ouverture de la Convention, les zapatistes remettent la direction de la lutte à la société civile, afin que celle-ci "démontre que les armes ne sont pas nécessaires pour conquérir une paix digne", et annonce qu'elle se soumet aux décisions de la CND. La CND appelle à participer aux élections qui doivent se tenir quelques jours plus tard, mais ne donne comme consigne de vote que de "voter contre le parti d'état", et, si la fraude habituelle donne encore la victoire au PRI, de se préparer à la désobéissance civile.

Résistance civile

Le 25 août, et comme toujours depuis plus de 60 ans, on annonce que le PRI a remporté les élections présidentielles, ainsi que le poste de gouverneur du Chiapas. Si le Mexique dans son ensemble reste plutôt calme, au Chiapas la résistance civile s'organise : au cours des semaines qui suivent, les autorités municipales de plusieurs communes sont chassées, et les mairies occupées, de nombreuses terres appartenant plus ou moins légalement aux grands propriétaires sont récupérées par les paysans. La tension monte. Le 10 octobre, devant l'impuissance du mouvement civil national, et dans un climat de plus en plus tendu au Chiapas, l'EZLN annonce qu'elle reprend son autonomie par rapport à la CND, et rompt le dialogue avec le gouvernement.

Le 1er décembre, Ernesto Zedillo, élu en août, prend ses fonctions de président de la république. Huit jours plus tard, c'est le gouverneur du Chiapas qui doit prendre son poste. Amado Avendano, figure du mouvement civil et ex-candidat symbolique d'opposition au poste de gouverneur du Chiapas, organise un gouvernement en rébellion. L'EZLN annonce la reprise des hostilités, mais reste invisible. Dans la foulée, plusieurs municipalités de la zone de conflit se déclarent municipalités rebelles. Elles seront bientôt suivies par d'autres.

L'offensive zapatiste et la crise du peso

Le 19 décembre, l'EZLN prend pacifiquement trente-huit communes sur les cent onze que compte le Chiapas. Trente d'entre elles se rallient immédiatement aux insurgés et mettent en place des pouvoirs municipaux parallèles. C'est la stupeur dans tout le Mexique. Les marchés financiers s'affolent et la monnaie nationale s'effondre, révélant la fragilité de l'économie d'un pays réputé être "le meilleur élève du F.M.I.". Une crise monétaire et économique sans précédent au Mexique s'installe, qui va nécessiter le plus important plan de sauvetage financier jamais mis en place, et les efforts conjoints de la Banque Mondiale et des Etats-Unis : mi-février, devant la menace de l'extension de la crise monétaire à l'ensemble des marchés, une perfusion de 50 milliards de dollars sur un an est décidée en quelques jours. Dans les mois qui suivent, pour payer les intérêts de sa dette, le gouvernement rogne sur les dépenses de l'État et brade les entreprises nationales (télécommunications, bientôt l'industrie pétrochimique...).

Après dix jours de démonstration de force, l'EZLN regagne ses positions de montagne et se déclare prête à dialoguer. Les trente- huit communes indépendantes commencent à élire des assemblées en démocratie directe. Mi-janvier, le président Zedillo, le parti d'Etat, et les trois partis d'opposition officiels signent un accord destiné à "renforcer la démocratie et à construire un véritable État de droit". L'EZLN réagit favorablement, et des discussions non-officielles s'engagent avec le gouvernement.

Le coup de force

Le 9 février, coup de théâtre : alors qu'ils sont en pourparlers, le gouvernement annonce qu'il connaît l'identité de Marcos et des autres dirigeants de l'EZLN, et lance contre eux des mandats d'arrêt, appuyés par une vaste offensive militaire. En quelques jours, 40.000 soldats déferlent sur le Chiapas. Ils reprennent la quasi-totalité des territoires zapatistes, bombardent et rasent plusieurs villages. L'EZLN se replie sans combattre et disparaît dans les montagnes. La population, par milliers, suit, et se réfugie elle aussi dans la jungle. De nombreuses manifestations de protestation se succèdent au Mexique et dans le monde. Au bout de quelques jours, et devant la pression, le gouvernement ordonne l'arrêt de l'avancée militaire, mais l'armée continue d'occuper massivement les villages, se rendant coupable de nombreux forfaits. Des "caravanes pour la paix" s'organisent, pour tenter de se rendre sur la zone de conflit, malgré le blocus militaire. En dépit de ce déploiement de force, aucun des dirigeants de l'EZLN n'a été arrêté.

Le dialogue

Le 10 mars, le parlement mexicain adopte une "loi d'amnistie", qui prévoit la suspension des mandats d'arrêt contre les dirigeants de l'EZLN afin de "relancer le dialogue", et la prolongation de cette suspension pour toute la durée de ce dialogue. Le 17 mars, l'EZLN accepte de reprendre les discussions, à condition que l'armée quitte la zone, ce qu'elle ne fait pas. Une première rencontre a cependant lieu le 10 avril. La population se constitue en "cordons de paix", se plaçant entre les délégués zapatistes et l'armée pour limiter les risques d'accrochages.

Le premier sujet des discussions est : "comment faire baisser la tension au Chiapas", l'EZLN demandant à nouveau et avant tout le retrait de l'armée. On négocie aussi les thèmes de discussion des futures négociations, les zapatistes voulant négocier sur des questions nationales comme la réforme de l'Etat et la transition à la démocratie, tandis que le gouvernement veut limiter les négociations aux problèmes locaux des indiens du Chiapas (l'extrême pauvreté). L'EZLN a d'autres exigences peu compatibles avec les habitudes autoritaires et centralistes du parti d'Etat : elle demande que d'autres organisations participent aux négociations, expliquant qu'elle ne se prétend pas représentative de l'ensemble des opprimés mexicains, par exemple des femmes, ou des autres ethnies indiennes ; le gouvernement trouve cela "peu sérieux". Elle demande aussi qu'après chaque accord, il y ait une pause dans les négociations, afin qu'elle puisse consulter ses communautés de base.

La Consulta

Ces "négociations sur les négociations" durent plusieurs mois et s'enlisent peu à peu. Alors, pour débloquer la situation, l'EZLN lance une "consultation nationale et internationale" destinée à définir la suite à donner à leur lutte. Celle-ci, reprise et organisée par la société civile de tout le Mexique, se déroule fin août et recueille plus de 1 million huit cent mille réponses (la population mexicaine s'élève à 90 millions de personnes). L'ampleur de ce mouvement de soutien à l'EZLN oblige le gouvernement à faire preuve de plus d'ouverture dans les négociations, qui se débloquent alors : le 12 septembre, on annonce que les discussions vont pouvoir commencer. L'accord prévoit 4 thèmes de négociation : "Les droits et la culture indiens", "bien-être et développement", "démocratie et justice", "droits des femmes". La première discussion commence mi-octobre 95.

Dialogues

Si l'EZLN a dû céder sur l'occupation de la zone par l'armée, elle a marqué un point politique en obtenant que chacune des parties amène au dialogue des "invités" (personnalités de la société civile, militants syndicaux et associatifs, intellectuels, etc, en tout une centaine d'invité(e)s de part et d'autre), donnant à ces négociations une ampleur dont le gouvernement se serait bien passé. D'autant que lors des discussions, certains invités gouvernementaux reconnaîtront la légitimité des revendications de l'EZLN. Pourtant, la première série de discussions se clôt mi-février 96 sur beaucoup de promesses ("reconnaissance des droits", "garantie au plein accès à la justice et à l'éducation", "promotion des cultures indiennes"...) et peu de concret. En particulier, le gouvernement n'a rien cédé sur la demande de propriété collective de la terre (article 27 de la Constitution), ni sur celle de l'autonomie politique des peuples indiens, ni sur les revendications des femmes indiennes. Consultées par l'EZLN, les communautés zapatistes n'approuvent ces pré-accords qu'en partie et du bout des lèvres. C'est que personne ne croit vraiment à la volonté du gouvernement de résoudre réellement le problème. De nombreux signes d'ailleurs contredisent ses belles paroles : la loi d'amnistie a été violée à plusieurs reprises ; on ne compte plus les agressions, viols, assassinats perpétrés par les forces de l'ordre au Chiapas, mais aussi dans d'autres États ; et surtout, l'armée mexicaine, secondée par les services militaires américains, n'a cessé, durant tout le temps du dialogue, de renforcer l'encerclement militaire des zones zapatistes. C'est aujourd'hui 60.000 soldats, soit un tiers du contingent mexicain, qui patrouillent dans la zone. C'est donc dans un climat désabusé que se tient, en mars-avril 96, la deuxième série de discussions, face à une délégation gouvernementale qui, comprenant que les zapatistes ne se contenteront pas de mots, et que le débat ouvert qu'ils ont provoqué tourne en leur faveur, cherche de plus en plus ouvertement à saboter les discussions, afin de justifier une "solution militaire".

Initiatives politiques

Cependant, parallèlement au dialogue, et pour rompre l'encerclement militaire, les zapatistes multiplient les initiatives politiques : le 1er janvier 96 ils lancent le Front Zapatiste de Libération Nationale, mouvement civil que les participant(e)s à la Consultation avaient appelé de leurs voeux ; ils mettent aussi en place un Forum National Indigène Permanent, qui vise à unir les cinquante et quelques ethnies indiennes du Mexique. Enfin, au niveau international, ils ont appelé pour l'été 96 à une rencontre intercontinentale pour l'humanité et contre le néolibéralisme, à laquelle ont été conviées toutes les personnes qui luttent contre le néolibéralisme.

C'est ainsi que pas à pas, l'EZLN parvient à ce qu'elle voulait : amener le débat au coeur de la société mexicaine. Dans le Guerrero, dans le Tabasco, à Mexico et un peu partout, les luttes sociales s'intensifient. Le Ya basta! trouve son écho. Mais le temps presse : au Chiapas la famine s'installe, les paysans n'ayant pas pu semer l'année passée ; la saison sèche est propice aux attaques militaires, et le gouvernement rêve d'en finir. Personne ne sait de quoi demain sera fait.

 


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